Cinéma Un regard cynique sur la disparition programmée de la vie privée et le totalitarisme numérique annoncé…

Jeune femme réservée de San Francisco, Mae (Emma Watson) est ravie ! Sa copine Annie lui a décroché un entretien d’embauche chez The Circle. Multinationale de la Silicon Valley, l’entreprise s’est imposée en rassemblant tout en un : elle construit téléphones portables, tablettes et ordinateurs, tandis qu’elle gère dans le Cloud les données de ses centaines de millions d’utilisateurs, interconnectés à travers son tentaculaire réseau social. Sur l’immense campus en forme de cercle, on travaille la journée, on fait la fête le soir, on fait du yoga, on joue de la pétanque… Bref, c’est la boîte la plus cool du moment ! Rapidement, la jeune femme est remarquée par le big boss, le charismatique Eamon Bailey (Tom Hanks, qui se donne des airs de gourou façon Steve Jobs). Celui-ci décide de placer Mae en première ligne de sa nouvelle stratégie de communication…

Scénariste pour Sam Mendes ("Away We Go") ou Gus Van Sant ("Promised Land"), Dave Eggers est également romancier. Il adapte ici son livre homonyme de 2013, en collaboration avec le réalisateur James Ponsoldt (à qui l’on devait "The End of the Tour" il y a deux ans).

S’adressant volontairement aux plus jeunes, notamment grâce à la présence d’Emma Watson (ex- "Harry Potter"), "The Circle" n’est pas un film d’anticipation; il pousse juste un peu plus loin la logique actuelle des réseaux sociaux pour mettre en garde. The Circle est en effet une métaphore, un agglomérat d’Apple, Google et autres Facebook, ces géants de l’Internet qui privatisent nos données les plus personnelles (photos, vidéos, messages, mais aussi émotions, convictions politiques, santé…) pour mieux les monétiser…

La démonstration est un peu lourde mais James Ponsoldt parvient néanmoins à décrire efficacement cette forme de totalitarisme de la transparence, cette disparition programmée de la vie privée. Et le pire reste sans doute à venir… Le film met ainsi en scène le désir d’une entreprise commerciale de s’arroger de nouveaux droits, en tentant de privatiser la démocratie. Ben oui, ce serait quand même nettement plus simple de voter en mettant des pouces bleus ! On n’en est pas encore là. Quoique… Quand on voit le rôle que jouent déjà les réseaux sociaux dans les campagnes électorales ou quand on apprend que le nouvel algorithme de recherche de Google limite l’accès aux sites progressistes et de gauche, jugés "complotistes"…

Cette satire de la société de l’information fait écho aux travaux d’Edward Bernays (1891-1995), neveu de Freud et père de la propagande politique institutionnelle. On lui doit notamment le concept d’ingénierie du consentement, qui cherchait à théoriser notre acceptation de la société de consommation, assimilée à la démocratie. La bonne vieille servitude volontaire de La Boétie en somme. Laquelle semble de plus en plus enthousiaste, à mesure qu’apparaissent de nouveaux gadgets créant de nouveaux besoins, imposés par le truchement de la publicité et du marketing. Malheureusement, si le constat est juste et passablement effrayant, "The Circle" reste un peu trop frileux dans la satire, n’osant pas pousser jusqu’au bout sa critique du monde qui se profile, dans un final qui ménage trop la chèvre et le chou. A moins qu’il ne soit le comble du cynisme…


© IPM
Réalisation : James Ponsoldt. Scénario : James Ponsoldt & Dave Eggers (d’après le roman de ce dernier). Photographie : Matthew Libatique. Musique : Danny Elfman. Avec Emma Watson, Tom Hanks, Ellar Coltrane, Bill Paxton, Karen Gillan… 1 h 50.