Cinéma

Si "Citizen Kane" est généralement considéré comme le meilleur film de l’histoire du 7e Art, celle-ci s’amuse aussi à retenir le plus mauvais. Ce titre a longtemps été attribué à "Plan 9 from Outer Space" d’Edward Davis Wood, sorti en 1959 et dont Tim Burton avait raconté l’histoire du tournage dans "Ed Wood" en 1996. Sur la même idée, James Franco signe avec "The Disaster Artist" un hommage à "The Room", véritable film culte à Hollywood ! Un importable triangle amoureux scénarisé, réalisé et interprété avec une absence totale de talent par le mystérieux Tommy Wiseau en 2003.


L’histoire de ce nanar est tellement dingue qu’à la sortie de la projection de "The Disaster Artist", on a franchement du mal à croire qu’il ne s’agit pas d’un canular. C’est sans doute cela qui a attiré James Franco qui, en 2013, avait déjà exploré les frontières poreuses entre réalité et fiction dans "Interior. Leather. Bar". Un faux documentaire qui cherchait à reconstituer les 40 minutes de sexe explicite censurées du film "La chasse" de William Friedkin en 1980, dans lequel Al Pacino campait un inspecteur de police chargé d’infiltrer le milieu S-M gay pour traquer un tueur en série…

A également dû jouer chez Franco une forme d’identification à son antihéros. Réalisateur prolixe - dont la plupart de ses films sont restés inédits chez nous -, Franco est, comme Wiseau, la plupart du temps scénariste et acteur de ses propres films, des petits budgets souvent assez bricolés. La star s’est forcément projetée dans le personnage de Tommy Wiseau, qu’il prend un malin plaisir à singer, avec ses longs cheveux noirs filasses et ses costumes trop grands. L’effet est à ce point troublant qu’on en vient à se demander, exactement, comme face à Wiseau dans "The Room", si Franco est très très très mauvais ou au contraire génial - il a en tout cas décroché il y a peu le Golden Globe du meilleur acteur dans une comédie… Pareil pour son frère Dave Franco, qui campe le bellâtre Greg Sestero, l’ami et acteur de Wiseau.

Si l’on rit beaucoup, "The Disaster Artist" n’est pas qu’une comédie potache. En insistant sur l’aspect pathétique du personnage - qui vit dans un mensonge puisque personne n’est capable de lui dire la vérité -, Franco se fait par moments doux-amer. Et l’on finit presque par s’émouvoir face à ce mégalomane égocentrique sûr de son talent, alors qu’il accumule toutes les mauvaises décisions en termes de scénario, de mise en scène, de jeu… En ce sens, le film de Franco fait fortement penser au "Marguerite" de Xavier Giannoli et au "Florence Foster Jenkins" de Stephen Frears, qui retraçaient tous deux le parcours de la pire soprano de l’histoire de la musique…

Malgré de savoureux caméos (de Bryan Cranston à Judd Apatow en passant par Kristen Bell et J.J. Abrams), "The Disaster Artist" patine parfois un peu, manque par moments de rythme. Mais l’histoire qu’il retrace n’en reste pas moins captivante… Elle dit beaucoup sur la fascination qu’exerce Hollywood, soleil auprès duquel nombre d’apprentis acteurs ou réalisateurs en quête de célébrité se brûlent les ailes…


© IPM
Réalisation : James Franco. Scénario : Scott Neustadter & Michael H. Weber (d’après "The Disaster Artist" de Greg Sestero&Tom Bissell). Photographie : Brandon Trost. Musique : Dave Porter. Montage : Stacey Schroeder. Avec James Franco, Dave Franco, Seth Rogen, Zac Efron… 1 h 43.