Cinéma Une docu-fiction épique sur les traces d’un gang d’enfants nomades.

Deux adolescents, des nomades Kuchi du nord de l’Afghanistan, écoutent la radio, quelque part dans les contre-forts du massif du Pamir. Le président Barack Obama annonce le retrait prochain des troupes américaines. Pour eux, qui vivent dans ce qui reste d’un ancien avant-poste soviétique, vestige d’une autre guerre, cela ne changera pas grand-chose. Ce jour-là, ils abattent un mouton qu’ils dévoreront goulûment.

Cette bande d’enfants errants, orphelins pour la plupart, est emmenée par Gholam, narrateur du film. Il a trois objectifs : protéger ses camarades, subvenir à leur besoin et obtenir la main de Noor. Petit seigneur de guerre en puissance, Gholam rançonne avec sa troupe les marchands et trafiquants d’opium qui passent par les collines avoisinantes.

Ils récupèrent aussi les explosifs de mines ou d’obus non explosés et les revendent aux forçats qui extraient du lapis-lazuli, pierre précieuse que l’on envoie en Asie ou en Afrique pour des ornementations. Avec ses gains, Gholam espère pouvoir payer la dot de Noor - fût-ce en opium.

Photographe belge ayant œuvré pour plusieurs organisation humanitaire et médias, Pieter-Jan De Pue livre dans "The Land of the Enlightened" (qu’on pourrait traduire par "Au pays des illuminés") une œuvre mi-documentaire mi-fiction, inspirée d’une situation réelle aux confins du monde, dans une zone de non-droit. Si le contexte récent n’est pas négligé - le réalisateur capture aussi quelques séquences dans un camp ou à bord d’hélicoptères de G.I.’s américains qui traquent encore des Talibans - ce "Land of the Enlightened" apparaît comme hors du temps.

Loin des enjeux géopolitiques qui ont pourtant fait de leur pays le lieu d’affrontement de puissances et idéologies étrangères depuis plus d’un siècle, ces enfants pratiquent l’art de la survie. Eux-mêmes victimes collatérales de guerre qu’ils n’ont pas connue mais qui façonnent leur quotidien, ils subsistent par l’économie parallèle engendrée par celles-ci.

La guerre a toujours exercé un pouvoir d’attraction sur les documentaristes comme sur les conteurs, jusqu’au paradoxe de parfois transformer en voyeurs fascinés ceux-là même qui cherchèrent à la dénoncer. De Pue a le mérite - trop rare - de filmer ceux qui restent et d’éviter les poncifs tout comme le misérabilisme à bon compte. La vision est sans concession. Elle n’en est pas moins sublimée.

Il capte l’atmosphère étrange qui règne dans ces zones du monde abandonnées à leur sort par leurs envahisseurs successifs. Son sens de l’espace évoque les westerns classiques, les grandes fresques cinématographiques. Et ses antihéros, ni anges, ni damnés de la Terre, sont des figures épiques qui défient le destin et le déterminisme. Sur la forme, on pense à l’âpreté de Werner Herzog avec la majesté de David Lean. Sur le fond, à l’existentialisme de Joseph Conrad mâtiné du surréalisme de Dino Buzzati…

Le talent de photographe de Pieter-Jan De Pue contribue à la fascination qu’exerce son film, précisément "éclairé" par son regard - récompensé récemment du prix de la direction photographique au Festival de Sundance. Sa proposition de cinéma pourra paraître inaboutie par instants - c’est un premier film, réalisé dans des conditions extrêmes dans une zone de non-droit - ou contestable aux puristes qui n’aiment pas la confusion des genres. Mais s’il évolue dans ces eaux troubles où peuvent s’égarer fiction et réalité, Pieter-Jan De Pue n’en offre pas moins une œuvre à la fois édifiante et hypnotisante.

© D.R.

Réalisation et scénario : Pieter-Jan De Pue. Avec Gholam Nasir, Khyrgyz Baj, Koko Ewas,… 1h27