Cinéma

Traveling avant. La caméra entre doucement dans un appartement noyé sous les eaux. En voix off, Richard Jenkins explique : "Voici l’histoire d’une princesse sans voix et d’un monstre…" L’eau commence à refluer, le réveil sonne. Elisa (Sally Hawkins) sort de son lit. Elle met des œufs à bouillir, s’immerge dans la baignoire, se masturbe et s’habille - chaque geste est minuté. Puis elle va saluer en langue des signes Giles, son voisin graphiste (Richard Jenkins). Muette, la sage jeune femme prend ensuite le bus pour se rendre au Centre de recherches spatiales du Maryland, où elle travaille comme femme de ménage.

Dans l’un des laboratoires qu’elle est chargée de nettoyer avec son amie Zelda (Octavia Spencer), débarquent un jour un inquiétant homme en noir (Michael Shannon) et son étrange colis : une créature amphibienne humanoïde (Doug Jones, sous le costume), dont Elisa va peu à peu tomber amoureuse…

Après "L’échine du diable" et "Le labyrinthe de Pan", Guillermo Del Toro signe un nouveau conte sombre, revisitant de façon très personnelle "La Belle et la Bête" mais aussi "La petite sirène". De façon inversée en l’occurrence puisqu’il s’agit ici d’un homme-sirène. Si Elisa se sent si proche de celui-ci, c’est qu’elle aussi est incapable de parler, qu’elle aussi est, à cause de son handicap, regardée comme un monstre.

L’histoire est classique mais le film dont accouche le cinéaste mexicain est totalement habité. Sans doute parce que Del Toro livre ici beaucoup de lui-même, lui qui confie régulièrement avoir été toute sa vie "amoureux des monstres". De "Mimic" à "Hellboy" en passant par "Le labyrinthe de Pan", ceux-ci peuplent d’ailleurs toute sa filmographie. Différent des autres enfants dans sa jeunesse mexicaine, outsider à Hollywood, Del Toro se conçoit lui-même comme un monstre, dont il vante ici la beauté et la pureté.

Si le cinéaste situe son film dans les années 60 - et il a choisi très spécifiquement l’année 1962 (*)-, c’est évidemment pour leur écho avec la période que traverse l’Amérique aujoud’hui. De façon plus cinéphile, cela lui permet de jouer avec le sous-texte de la guerre froide - où, une fois n’est pas coutume, les Soviétiques n’ont pas le plus mauvais rôle. C’est sans doute, aussi, pour le pur plaisir esthétique de recréer une époque. Comme dans son film précédent "Crimson Peak" - dont les décors gothiques étaient d’une splendeur absolue -, Del Toro imagine ici tout un univers étrange, fourmillant de détails et de clins d’œil façon Amélie Poulain, à laquelle ressemble d’ailleurs beaucoup son héroïne, naïve et altruiste…

Pour camper celle-ci, le cinéaste a trouvé en Sally Hawkins l’interprète parfaite, elle dont le visage expressif possède la singularité idéale pour rendre crédible cette improbable histoire d’amour. Face à la comédienne britannique, Michael Shannon campe un vrai méchant de cinéma, inquiétant et pervers. Quand Richard Jenkins prête ses traits chaleureux à ce voisin homosexuel et solitaire, ausssi généreux qu’elle…

Conte merveilleux célébrant l’engagement et la rébellion face des autorités immorales, "The Shape of Water" est un film très actuel. C’est aussi et avant tout un cri d’amour au cinéma - l’appartement d’Elisa ne se situe pas par hasard au-dessus d’une vieille salle passant des classiques hollywoodiens oubliés. A ce médium capable, par la grâce de belles images et d’une histoire simple, de nous transporter, pendant deux heures, dans un univers où il est naturel qu’une jeune femme tombe follement amoureuse d’un être aquatique… Magique.


© IPM
Réalisation : Guillermo del Toro. Scénario : Vanessa Taylor et Guillermo del Toro. Photographie : Dan Laustsen. Musique : Alexandre Desplat. Avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkin, Octavia Spencer, Doug Jones… 1 h 59.