Cinéma

La Palme d’or 2017 est une comédie qui met en scène le directeur d’un musée d’art contemporain. Avec un humour perturbateur, Ruben Ostlund porte un regard implacable sur notre société.

Christian n’a pas besoin de CV; il a la classe, l’entregent, l’éloquence, l’aisance, les valeurs et même la voiture – une Telsa – pour diriger le Musée d’art contemporain de Stockholm. Après avoir réuni et remercié ses donateurs blindés autour d’un buffet gourmet, il rejoint la réunion avec l’agence de com' chargée de lancer la prochaine exposition : “The Square”.

Les pubars ont un problème avec le produit – on dira l’œuvre quand on s’adresse aux journalistes. Le concept du “Square” – cet espace dans lequel chaque individu est invité à se préoccuper de son prochain – est une idée généreuse mais pas du tout clivante. Comment amorcer le buzz alors ?

En attendant, tout roule pour cet homme quand un grain de sable vient gripper sa belle mécanique : le vol de son téléphone. Sur une place (un square ?), il a cru venir au secours d’une femme terrorisée par un homme qui la menaçait. Mais ce n’était qu’une mise en scène pour lui faire les poches. Cette agression doublée d’une vexation l’entraîne dans une succession de mauvaises réactions en contradiction avec les valeurs politiquement correctes qu’il aime exposer.

Ceux qui ont vu “Snow Therapy” n’ont pas oublié ce singulier mélodrame, pas oublié la réaction de ce père de famille qui, à la vue d’une avalanche, prenait ses jambes à son cou plutôt que de se précipiter au secours de sa femme et ses enfants.

Ruben Ostlund développe un ton unique de comédie qu’on qualifiera sans trop se fatiguer d’artistiquement contemporain car c’est avec un humour conceptuel qu’il allume sa classe sociale, son propre milieu, puisqu’il est lui-même l’auteur de cette œuvre “The Square” installée sur une place publique à l’initiative d’un musée suédois.

Ce concept humoristique, c’est celui de la perturbation. Exemple. Le patron de l’agence de pub – la soixantaine, longs cheveux blancs en catogan – est aussi un jeune papa qui emmène partout son bébé. Celui-ci manifeste sa présence, bruyamment ou pas. Autre exemple ? Dans une salle du musée, Christian croise sa conquête de la veille particulièrement remontée. Leur explication tendue est sans cesse “perturbée” par le bruit d’une grinçante installation de chaises.

On ne fera pas le compte des “perturbations” – on vous laisse la surprise du préservatif – pour évoquer la plus forte, celle dont on se souviendra encore dans 10 ans. Une performance. Au cours du dîner de gala hyper-mondain – dressing code smoking et robes longues – célébrant le vernissage, surgit un homme torse nu, bondissant sur les tables, et grognant agressivement comme un gorille en rut. Après s’être attaqué au “mâle dominant”, il s’en prend à une élégante “femelle” alors que les invités déstabilisés – comme les spectateurs – ne savent plus s’ils doivent intervenir ou admirer le malaise produit par cette performance transgressive.

Dans un style qui, visuellement, n’est pas sans évoquer Sorrentino et avec une maîtrise perverse du plan-séquence – la sensation de malaise étant inséparable de la durée –; Ruben Ostlund travaille la transgression tout en observant la société hypercontemporaine d’un regard satirique.

Le résultat est cohérent et abouti, “The Square” est dérangeant mais drôle. Ostlund se moque de lui-même et c’est drôle, tout en appuyant aux endroits ou cela fait mal et c’est dérangeant.

Son œuvre, “The Square”, enferme dans un petit carré des valeurs essentielles comme pour mieux montrer qu’elles n’ont plus cours en dehors. Il travaille ce mot que notre époque a sans cesse à la bouche tant elle a disparu, la confiance. Sauf peut-être dans le sport d’équipe que pratique la fille de Christian.

En attendant l’éclosion de cette nouvelle génération, Ostlund livre avec la complicité d’un exceptionnel Claes Bang, un chef-d’œuvre de 7e art contemporain. Soit une comédie féroce, percutante, postmoderne où Roy Andersson croise Michael Haneke, où un humour absurde s’associe à un regard implacable sur notre société, de l’élite jusqu’aux mendiants.


© IPM
Réalisation, scénario : Ruben Östlund. Image : Fredrik Wenzel. Décors : Josefin Asberg. Avec Claes Bang, Elisabµeth Moss, Dominic West, Terry Notary… 2h22.