Cinéma Quand le Japonais Kore-eda s’essaye au polar cérébral, il s’amuse à brouiller les pistes.

Sur les berges d’une rivière de la périphérie de Tokyo, un homme frappe sauvagement son patron, avant de mettre le feu au cadavre. L’affaire est simple : le meurtrier, Misumi (Kôji Yakusho), a avoué son crime. Sauf que face à ses avocats, celui-ci change sans cesse sa version des faits… Jusqu’à piquer la curiosité de Me Shigemori (Masaharu Fukuyama), bien déterminé à débusquer la vérité. Celui-ci se met donc à enquêter sur le passé de son client, déjà condamné à de la prison il y a 30 ans, pour un meurtre commis sur l’île d’Hokkaido…

Hirokazu Kore-eda surprend avec "The Third Murder". Encensé pour ses drames intimistes centrés sur les liens de filiation ("Nobody Knows", "Tel père, tel fils", "Après la tempête"…), le cinéaste japonais s’essaye ici à un film noir très déstabilisant. Si "The Third Murder" surprend, ce n’est pas tant parce que son auteur change de registre. C’est surtout que celui-ci prend un malin plaisir à brouiller les pistes en bousculant les codes du film de procès, jusqu’à risquer par moments de perdre le spectateur en cours de route.

Ce que met en scène Kore-eda à travers ce scénario retors et ces multiples changements de point de vue sur le crime de départ, c’est l’incapacité de toucher à la vérité à l’issue d’un procès. La vérité judiciaire n’étant pas la vérité elle-même, juste un consensus avec lequel la société peut continuer à fonctionner. Une façon aussi pour le cinéaste de remettre en cause, de façon allusive, l’existence de la peine de mort au Japon, où quatre condamnés ont été exécutés l’année dernière.

De ce sentiment d’impossibilité de cerner la vérité, Kore-eda fait le cœur même de son film. Lequel débute sur une certitude - Misumi a avoué -, qui ne cesse de se déliter à mesure qu’avance le film. "The Third Murder" corrompt en effet de façon subtile le genre du polar en y distillant le doute, sinon l’incertitude totale. Dans la parfaite lignée d’un cinéaste qui, depuis toujours, tente de tirer la fiction vers le réel, vers le documentaire…

Refusant toutes les scènes d’action convenues du thriller, Kore-eda concentre toute la tension sur le visage de ses acteurs pour nous mener vers une formidable confrontation finale entre Masaharu Fukuyama (chanteur à succès au Japon, qui avait déjà tourné pour Kore-eda dans "Tel père, tel fils" en 2013) et le formidable Kôji Yakusho. Pour sa prestation de meurtrier tout en ambiguïté, l’acteur fétiche de Kiyoshi Kurosawa (qui l’a fait tourner dans "Kairo" ou "Cure") mais que l’on a vu aussi dans "L’anguille" d’Imamura, a d’ailleurs décroché le prix du meilleur acteur dans un second rôle aux 41es Japan Academy Prize, les oscars nippons. Où "The Third Murder" a remporté six prix, dont ceux des meilleurs film, réalisateur et scénario.

Scénario, réalisation et montage : Hirokazu Kore-eda. Photographie : Mikiya Takimoto. Musique : Ludovico Einaudi. Avec Masaharu Fukuyama, Kôji Yakusho, Suzu Hirose, Mikako Ichikawa… 2 h 04.