Cinéma Quand le film "La Langue de ma mère" précipite l’auteur flamand dans les images de son passé. 

Quelle semaine ! A peine revenu du Cap où il passe l’hiver depuis 25 ans, l’écrivain et dramaturge flamand Tom Lanoye a été précipité dans son passé.

Le film "La Langue de ma mère" (en salles depuis mercredi) met en scène les deux dernières années de sa mère victime d’un AVC, tout en ressuscitant des moments de son enfance dans la boucherie familiale. Ils étaient 2000 spectateurs à Saint-Nicolas, des voisins, d’anciens clients, des partenaires de théâtre de sa mère, pour assister à la première du film de l’enfant du pays. Depuis une semaine, le plus célèbre écrivain flamand est embarqué sur des montagnes russes émotionnelles et s’accroche comme il peut à son chapeau.

Le théâtre de ma mère

"Ce sont des émotions très mixtes", précise Tom Lanoye dans une brasserie bruxelloise en parlant de cette expérience de voir revivre ses souvenirs par la magie - on peut le dire - du cinéma. "Ce n’est pas seulement moi qui regarde un film sur ma mère. C’est aussi un écrivain qui regarde cette femme qui m’a donné le goût du théâtre, ma raison d’être, mon instrument de travail : ma langue maternelle. Il y a aussi l’auteur qui regarde l’adaptation et le travail formidable des acteurs. On a manqué d’argent mais cela a obligé la réalisatrice Hilde Van Mieghem à travailler plus longtemps sur le script, 21 versions au total. Sa richesse n’est pas dans ses effets spéciaux, ni dans la reconstitution historique mais dans le fait que le cœur du livre est atteint, une sorte de carré composé du fils et de la mère, de l’écrivain et de l’actrice. Et puis, il y a l’amour et la langue."

L’amour de sa mère et celui de sa langue semblent d’ailleurs indissociables chez Tom Lanoye, à l’origine même de sa vocation. "Quand j’avais huit, dix ans, ma mère m’obligeait à vérifier que ses répliques étaient exactes, mot pour mot et à lui donner la réplique pour tous les autres rôles. C’était une double éducation, un exercice pour apprendre à mieux lire et une introduction au théâtre. Voir ma mère sur scène, c’était magique. Pour moi, c’est plus normal d’aller au théâtre qu’au foot. Et si j’écris pour le théâtre, c’est à cause de ma mère. J’ai écrit beaucoup de rôles de femme car elle se plaignait qu’il n’y en ait pas pour des femmes d’un certain âge. J’ai appris tant de choses de ce volcan d’énergie. Quand elle a perdu sa langue, ce fut un tel choc, pour elle, mais aussi pour tout le monde autour d’elle, et pour moi comme écrivain."

Si "La Langue de ma mère" est une œuvre très personnelle, elle est tout aussi universelle car le parcours de fin de vie de ses parents, tout le monde le connaît ou le connaîtra. "Le cœur du film est la danse macabre du fils avec sa mère. Elle est devenue un petit bébé qui ne peut même plus baragouiner, plus réagir. C’est le fils qui doit changer ses langes dans une danse si belle et si macabre. Comme on n’est pas à Hollywood, il n’y a pas de violons mais la musique de Jef Neve, dense et discrète."

Le cadeau à mon père

Chez les Lanoye, la mère prenait toute la place mais le père n’était pas absent pour autant. Le film offre de lui un portrait en creux très touchant. "Le premier chapitre du livre est consacré à mon père. Il parle de l’amour de cet homme qui sait que sa femme est un peu trop grande pour lui. Trop talentueuse, trop expressive, trop excentrique. Elle est trop, trop, trop… Et lui, il a gagné au Lotto car il est resté amoureux toute sa vie. Quand j’ai décidé d’écrire ce livre sur ma mère, il me demandait sans arrêt comment cela avançait. Il était impatient. Au début c’était rigolo et puis c’est devenu une pression. Il s’en voulait et il ne pouvait pas s’en empêcher. Je m’en suis rendu compte après mais je ne pouvais pas écrire ce livre tant qu’il était encore vivant. Ce n’était pas de la cruauté, pour le priver du plaisir de ce petit monument en papier, mais parce que sa vie, son amour, la boucherie faisaient partie de l’histoire de ma mère. Et cette histoire devait être terminée. Grâce au cinéma, j’ai pu lui faire ce cadeau que je n’ai pas réussi à lui faire dans la vie. Dans le film, il est encore vivant, il écoute un acteur lire le livre."

Ce livre "Sprakeloos" est une charnière dans l’œuvre de Tom Lanoye. Son succès triomphal en Flandre a ouvert les portes, notamment celle de la traduction de ses œuvres en français. "Tous mes thèmes s’y trouvent. Moi aussi. Ma mère à qui je dois d’écrire. Et mon père. C’est formidable d’avoir un boucher comme père quand on est écrivain. Car la viande, c’est la gourmandise et c’est la normalité de la mort. Je suis né pour écrire ce livre. Un livre sur la femme qui m’a donné la vie et à laquelle, avec ma famille, j’ai donné la mort. Une femme qui m’a donné le goût du théâtre et qui a perdu sa langue. Je suis si fier de ce livre, si fier de ce film, si reconnaissant à l’égard de ceux qui l’ont fabriqué. Mais j’aurais tellement préféré qu’elle ne souffre pas pendant ces deux années. Alors, je sais, je n’aurais jamais pu écrire ce livre mais j’aurais préféré qu’elle termine sa vie sans douleur, sans rien perdre, qu’elle s’endorme un soir sans se réveiller le matin."