Cinéma

Une fille à la recherche de son père biologique. Œdipe mène l’enquête et Savina Dellicour signe un premier film prometteur. La cinéaste belge raconte sa formation en Angleterre auprès de Stephen Frears. Garantie sans ego. Critique et entretien.

Dorothy est une ado d’un quartier huppé de la capitale. Elle ne manque de rien : maman, papa, petite sœur, grande copine, villa avec 4x4, tennis mercredi et samedi shopping. Pourtant, elle est mal dans sa peau, rongée par le secret cadenassé autour de sa naissance. Rien ne filtre mais la tension est palpable dans sa relation avec sa mère.

Comme le sujet est tabou, Dorothy nourrit l’idée d’enquêter avec l’aide d’un professionnel, un détective privé rencontré fortuitement. Enfin pas tant que cela car l’homme rôdait autour d’elle. Dorothy l’ignore mais cet individu est son père biologique, lequel est réduit à devoir observer son enfant à distance pour ne pas se faire repérer par la mère.

Le destin devait être d’humeur œdipienne ce jour-là, faisant de l’enquêteur le sujet même de l’enquête.

Le scénario peut sembler forcer les circonstances ou proposer une variation mélodramatique d’une "enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon" mais à l’écran, il s’avère fluide et même admirablement habile. En effet, il ne confie pas sa progression au hasard, ni aux coïncidences mais à un bel enchaînement logique. Alors que chaque protagoniste - la fille, la mère, le père biologique - a les yeux braqués sur son propre jeu, le spectateur, lui, voit toutes les cartes sur la table. Et cela crée une tension de thriller qui ne repose pas sur la recherche d’indices mais bien sur le télescopage des émotions.

Imaginez, par exemple, celle du père biologique cherchant un moyen d’entrer en contact avec sa fille et qui, contre toute attente, voit celle-ci venir lui demander de l’aide pour trouver son propre père. Un sacré défi dont Bouli Lanners se tire avec brio. Il joue ce choc émotionnel très violent avec une sobriété paradoxale car la gamine ne doit pas voir son trouble mais le spectateur doit en être tout retourné. Dans cette façon à la fois palpitante et contenue de jouer cet "amour paternel", Bouli Lanners livre une de ses plus belles interprétations : complexe, touchante, adolescente.

Au-delà d’un récit qui tient la route jusqu’à sa bouleversante conclusion, la réalisatrice, Savina Dellicour a capté la confusion, le malaise, le doute, la culpabilité, l’innocence, la respectabilité sur les visages de ses comédiens, souvent cadrés au bord du gros plan.

Bouli est magnifique. Anne Coesens aussi dans cette façon d’insuffler de l’humanité dans son personnage ingrat, barricadé de l’intérieur. Il lui suffit, par exemple, d’un talon, de croquer légèrement sa cheville pour montrer sa fragilité, son déséquilibre contre lequel elle lutte en se raidissant, en se figeant. Quant à la jeune Manon Capelle, son regard crève l’écran.

Savina Dellicour signe un premier film enthousiasmant affichant une belle maîtrise dans la conduite du récit, une direction d’acteurs très raffinée, un sens de l’observation et un ton qui mixe harmonieusement humour et angoise existentielle.

Tous les espoirs sont permis.

Réalisation : Savina Dellicour. Scénario : Savina Dellicour, Matthieu de Braconier. Avec Bouli Lanners, Anne Coesens, Mannon Capelle… 1h25


L’expérience anglaise de Savina Dellicour

© Johanna de Tessières

"Tous les chats sont gris" est votre premier long métrage mais ce n’est pas un film de débutante...

C’est vrai que je réalise depuis pratiquement 20 ans - si on compte à partir de mon entrée à l’IAD.

Vous avez toujours su que vous vouliez devenir réalisatrice de cinéma ?

Non, c’est venu à 15 ans en regardant "Blue Velvet" de David Lynch. J’y ai vu un moyen d’exprimer des choses qui me parlaient à l’époque. J’ai dit à mon père que je voulais faire du cinéma et il m’a répondu : "Fellini vient de mourir et tu ne sais même pas qui c’est." (rires) "Et tu n’as jamais pris la caméra pour filmer les vacances." Ses remarques ne m’ont pas ébranlée car j’avais une intuition tellement forte que je devais m’exprimer artistiquement et que ce serait le bon médium.

Pourquoi partez-vous en Angleterre après l’IAD?

Je voulais continuer à me former. J’ai toujours été exposée à la culture british, j’aime son humour, son esprit. Dans le cas où je ne serais pas reçue à l’IAD, j’avais d’ailleurs postulé dans des universités en Angleterre. A l’IAD, j’avais le sentiment d’avoir un manque en ce qui concerne la direction d’acteurs. C’est avec cette idée-là que je suis partie faire un master à la National Film School. Parmi les profs, il y avait Stephen Frears, et je me disais que ce serait formidable d’étudier la direction d’acteurs avec le metteur en scène des "Liaisons dangereuses".

Il est le cauchemar des journalistes, ses réponses n’excèdent jamais plus d’une dizaine de mots et il attribue les mérites de ses films à ses collaborateurs.

Il n’est pas plus loquace avec les étudiants (rires), mais c’était rafraîchissant après ce monde d’auteurs gonflés d’ego. En Angleterre, c’est tout à fait l’inverse. C’est cela son génie, il met son ego de côté, il ne se préoccupe que des bonnes idées. Ce qu’il apprend, c’est à être capable d’entendre ses collaborateurs, de choisir celui qui a la bonne idée. Le cinéma, c’est un art collaboratif. Il est aussi très pragmatique par rapport au plan: quel est l’endroit où l’on voit le mieux l’action ? C’est concret, on ne se prend pas la tête.

Que vous a-t-il appris en matière de direction d’acteurs ?

Il est très pointu sur le casting sans pouvoir très bien expliquer son choix. Il a un instinct. Pour un court métrage, je voulais caster une actrice qui correspondait bien au profil et avec qui je m’entendais déjà bien. Quand il a vu les essais, il m’a dit non. Je me suis remise à chercher et j’ai trouvé une autre actrice qui m’a apporté beaucoup plus. En somme, il ne faut pas choisir la personne qui correspond au rôle mais celle qui va donner quelque chose de plus.

Comment avez-vous choisi Bouli, qu’apportait-il de plus ?

J’aime l’étincelle dans son regard. Paul, le personnage, est un type gentil dans le bon sens du terme et Bouli possède cette douceur, cette sympathie dans le regard. Je ne le connaissais que dans les films. On s’est rencontré, on a passé une après-midi ensemble, on s’est découvert mutuellement, on s’est très bien entendu, on a eu envie de travailler ensemble. Il a apporté des costumes et aussi les choix musicaux qui ont permis de mieux définir le personnage. Il l’a rendu plus rock , plus rebelle que dans le scénario. Il a été très généreux, il s’est mis à nu en explorant des émotions personnelles liées à la paternité.

Et Anne Coesens ?

Pendant toute la période où l’on a tenté de coproduire avec la France, on voulait m’imposer une actrice connue. Quand la coproduction est tombée, j’ai été soulagée car j’allais pouvoir prendre une vraie Belge. J’avais besoin que tout soit authentique. J’avais Anne Coesens en tête depuis longtemps, mais on a tout de même fait des essais car elle ne dégage pas l’image d’une bourgeoise coincée. Justement, si on avait pris une actrice trop froide, le personnage aurait trop souffert.

Peut-on établir un parallèle entre vous et le personnage de Paul ? Tous les deux, vous revenez dans votre pays, dans votre quartier après un long séjour en Angleterre.

Tout à fait . Je l’avais créé en 1999 en écrivant "Les carnets intimes d’un détective privé amateur". J’avais 20-21 ans, je m’étais identifiée, même si c’était un homme, à ce détective seul, un peu paumé. C’est un mélange de choses privées et professionnelles qui m’a ramenée en Belgique. Notamment, il est plus facile de financer un premier film ici qu’en Angleterre. Et pour faire passer cette enquête un peu absurde, pour qu’on puisse y croire, il fallait ancrer le film dans la réalité. J’avais imaginé cette histoire dans le quartier où j’ai grandi, dans quelque chose de vrai, car c’était le garant de faire un meilleur film.

La part d’autobiographie est-elle importante dans ce premier film ?

Il n’y en a pas dans l’histoire en tant que telle mais bien dans les questions que je me posais adolescente et que je continue toujours à me poser : les liens entre les gens dans une famille, le lien aux apparences, le fait de vivre dans un milieu où l’on ne parle pas des problèmes, où tout est calfeutré sous une attitude positive. Quand on est adolescente, on sent bien les choses qui ne vont pas, que le monde qu’on nous présente ne ressemble à ce qu’on ressent.

Vous aimez beaucoup les gros plans

J’aime les acteurs, j’aime scruter ce qui est émouvant dans un visage. Dans un gros plan d’Anne Coesens au début, on voit dans son regard, dans un petit affaissement, toutes les difficultés avec sa mère. Ce film parle d’un drame intime, ce n’est pas un combat contre des forces externes, c’est un combat intérieur autour des difficultés de relation au sein d’une famille. On connaît tous cela, même dans les familles où personne n’est méchant, où tout le monde est bien intentionné.