Cinéma

On est déjà quasiment à mi-parcours du 63e festival et pourtant la compétition ne semble pas encore avoir vraiment commencé. Il est vrai qu’avec trois quatre films de moins, ce sont plutôt les hors compétition qui ont fait l’évènement ces premiers jours. Que ce soit "Wall Street 2", le nouveau Woody Allen, ou le couple du "Guépard", Claudia Cardinale et Alain Delon remontant les marches pour une projection exceptionnelle du chef-d’œuvre de Visconti, 47 ans plus tard.

Toutefois, il est un film qui a marqué les esprits comme un ovni — on se laisse emporter ou on veut descendre tout de suite —, c’est "Tournée" de Mathieu Amalric. Derrière et devant la caméra, l’homme aux deux césars du meilleur acteur incarne un impresario en tournée d’un port de France à l’autre - Le Havre, la Rochelle, Bordeaux, Toulon - avec une troupe de strip-teaseuses. Toutefois, elles ne s’effeuillent pas dans les rues chaudes ou les boîtes de nuit mais bien dans les théâtres, genre 140. Ces dames pratiquent le "New Burlesque". Il ne s’agit pas seulement d’exciter les sens mais aussi la réflexion d’une façon étonnante. "Je ne savais même pas que cela existait, reconnaît Mathieu Amalric rayonnant. J’ai découvert cela dans un article de Libé. Je les ai d’abord connues par la scène et chaque numéro racontait leur personnalité, leur sens politique. Il y en a une qui mange des dollars dans son numéro. Au lieu de faire des discours, le corps peut être un vecteur politique, par la drôlerie. Cela racontait quelque chose sur aujourd’hui. Ce sont des femmes qui sont en colère contre quelque chose. Notamment l’obligation d’avoir un corps standardisé par on ne sait même plus qui. Les magazines féminins sont maintenant fabriqués par des femmes, et elles sont pires que les hommes sur ce qu’elles véhiculent sur le corps. Maintenant que les hommes y ont droit, avec les hommes tablette de chocolat, Photoshop est partout. Dans Gala, ils m’ont pris en photo et ils m’ont mis des dents toutes blanches, moi je les aime bien mes dents jaunes. Avec humour, elles parlent de l’uniforme"

Hautes en couleur, bien en chair, plantureuses, maquillées au-delà de l’excès; Mimi Le Meaux, Dirty Martini et les autres semblent sorties d’un film de Fellini ou de John Waters, débordant de chair et de générosité, de non-conformisme et de champagne. Elles ont tout pour séduire Tim Burton, le président du jury. D’autant que le film est insaisissable, truffé d’humour venu de nulle part et contenant une scène magique dans une station essence. Est-ce un road movie qui ne mène nulle part ou un documentaire dissimulé dans une fiction autour du producteur dont on découvre progressivement l’agenda caché ?

Ce film, Mathieu Amalric en parlait depuis des années, tellement d’années, on pensait qu’on ne le verrait jamais, c’est qu’il est devenu très prisé. "Tous les beaux projets de cinéastes m’attiraient. Le nouveau film d’Arnaud (Desplechin), James Bond, c’est rigolo. Alain Resnais Tout cela a créé une sorte de garrot. On l’enlève et pschiiiitt. L’énergie est décuplée par ce défi. Du coup, il y a une tension, une colère dans le personnage qui m’a complètement échappé. J’ai découvert cela au montage. Le personnage était très écrit mais je ne savais pas que j’allais le jouer. Joachim m’a été inspiré par des producteurs un peu plus âgés que moi, Paolo Branco, Jean-Pierre Rassam. Je voulais aborder cette irresponsabilité prise en charge par ces producteurs aventuriers. Leur courage physique, financier, cette forme d’inconscience, de désobéissance qui avec la mort d’Humbert Balsan m’a percuté. Je me suis vraiment demandé comment on faisait pour continuer. Et je suis tombé sur cet article sur ces femmes".

Voilà le lien avec le livre de Colette "L’envers du music-hall", qui a traîné longtemps dans la poche d’Amalric et est devenu la base du scénario. Elle y raconte son expérience sur la scène quand elle montrait un sein par-ci, un sein par-là.

Le moteur du film, c’est le rêve de ces Américaines de se produire un jour à Paris. Mais être à Cannes, c’est bien mieux que Paris. Sauf qu’on y parle de prix.

"Faire un film, c’est passer son bac tous les jours, se désole Mathieu Amalric . D’abord, c’est : est-ce qu’on va avoir l’argent d’Arte ? Et puis : est-ce qu’on va arriver à tourner ? Est-ce qu’on va avoir les droits de "Moon River" ? Est-ce qu’on va aller à Cannes ? Moi, je voulais le sortir avant Cannes pour ne pas prendre la claque de ne pas être sélectionné. Maintenant qu’on l’est, en sélection officielle, ça ne suffit pas encore. J’ai eu envie de flinguer mes gosses quand ils m’ont dit : "papa, tu dois avoir un prix car sinon on va croire que le film n’était pas bon." (Rires, bien sûr).