Cinéma Ceci n’est pas un film sur les tueries du Brabant, mais un excellent film noir.

Des images d’archives défilent, écho des "tueries du Brabant" dans les années 1980. Une voix féminine au téléphone : "- Vous avez la preuve qu’on n’a pas voulu aboutir ?" Un homme répond : "- Oui." Trente ans après les faits, la femme se rend à un rendez-vous mystérieux dans un parking. Alors qu’elle attend, un braquage survient. Ses auteurs, lourdement armés, s’enfuient. La femme est abattue froidement, ainsi que tous les témoins.

Ainsi commence "Tueurs", premier long métrage de Jean-François Hensgens et François Troukens. Ce dernier, auteur du scénario avec Giordano Gederlini, a lui-même un passé de braqueur. Le film est nourri - sans complaisance - par son expérience. Celle de directeur de la photographie d’Hensgens transforme "Tueurs" en un excellent film noir, où l’on ne sait plus qui est de quel côté de la loi. Le récit s’inspire librement dans ses prémices des "tueries du Brabant". Il prend prétexte d’une vieille hypothèse : les auteurs auraient été des gendarmes liés à l’extrême-droite et visaient à instaurer un climat de terreur propice à un état fort. Les évolutions récentes de l’enquête tendent à confirmer cette version.

Mais "Tueurs" reste un film de fiction avant tout, nerveux, sans temps mort, où abondent les scènes d’action - mais sans jamais se départir d’un réalisme de bon aloi. L’ancrage belge est tangible - on reconnaît les lieux - et renforcé par un casting local de haut vol : Olivier Gourmet en chef de bande, Bouli Lanners en commissaire, Lubna Azabal en inspectrice, Natacha Régnier en juge, Anne Coesens en femme de truand, Joan Leysen en procureur, Kevin Jansens en braqueur… On en passe.

Tous sont crédibles. Gourmet, sec comme une trique, Lanners impitoyable, Azabal, obstinée et sans concession, impressionnent une nouvelle fois. Ils sont si bons qu’on les oublie. On ne voit que Frank, Bouvy et Tesla.

Il y a l’une ou l’autre exagération ou des libertés avec la réalité procédurière. On les accepte, parce que c’est du cinéma, un film de genre, qui répond à ses propres codes et à la nécessité de soutenir le rythme à l’écran (incompatible avec celui du temps judiciaire…).

Si le scénario est un brin cousu de fil blanc - le suspense est vite éventé - l’intérêt est dans la nervosité et l’énergie de la mise en scène. Dans les décors, aussi. Il y a beaucoup de scènes de parking, de voitures dans la nuit ou de conversations d’officines devant des panoramiques de Bruxelles. On pense dans ces moments aux films complotistes d’antan - "Les hommes du président", "I comme…".

Les fusillades sont filmées au cordeau. Les réalisateurs n’ont pas succombé à la fascination de la violence, inhérente au contexte, mais gardée à juste distance. De même, une séquence en prison évite les clichés. On y reconnaîtra un autre fait divers dont le protagoniste fut Patrick Haemers.

Historiquement, le film noir naquit dans l’Amérique et l’Allemagne en crise des années 1920. "Tueurs" participe avec d’autres films ou séries ("Le Fidèle", "La trêve", "Une part d’ombre"…) de l’émergence du genre chez nous, un siècle plus tard. On méditera sur ce que cela reflète du pays. Il y aurait quelque chose de pourri au Royaume et voilà un film qui le suggère par le biais de la fiction.

Quand au message sous-jacent - mieux vaut un truand avec un code que des élites corrompues -, on pourra en débattre. Mais depuis "L’ennemi public" (1931), le cinéma aime les truands et quand il s’en inspire (remember "Le Trou", "Le Récidiviste", "Le Solitaire", "Les Affranchis" ou "Heat", entre autres classiques), le résultat est souvent surprenant. "Tueurs" ne rate pas sa cible.


© IPM
Réalisation : François Troukens, Jean-François Hensgens. Avec Olivier Gourmet, Bouli Lanners, Lubna Azabal, Kevin Janssens, Tibo Vandenborre, Anne Coesens, Natacha Régnier,… 1h26