Cinéma

Objet visuel (presque) non identifié, "Tabu" a marqué début 2012 le Festival de Berlin. Près d’un an plus tard, il arrive enfin sur les écrans belges, par la petite porte - entendez : sur un nombre limité d’écrans. On est en droit de se demander si, sorti dans la foulée de son prix Alfred-Bauer, à la Berlinale, et du succès de "The Artist", avec lequel il entretient un vague lien esthétique, ce troisième film de l’ancien critique de cinéma portugais Miguel Gomes n’aurait pas eu une meilleure destinée.

Car si "Tabu" est une œuvre dont l’abord peut paraître difficile (image noir et blanc, label de "cinéma d’auteur"), c’est un pur enchantement, une plongée à la fois dans la mémoire cinéphile et dans l’inconscient historique de l’Occident colonial, à travers la plus universelle des trames : la passion. Pour ce qui est de la référence cinéphile, le titre ne se contente pas de renvoyer au film éponyme de Murnau. Gomes lui emprunte aussi ceux de ces chapitres, mais en les inversant : d’abord "Le Paradis Perdu" puis "Le Paradis" - passé un prologue tragicomique : façon cinéma muet, on y aperçoit un explorateur des plus typés qui, empreint de mélancolie, fini par se jeter entre les mâchoires d’un crocodile. La séquence est presque un gag. Divisé, donc, en deux parties égales, "Tabu" débute, en 35 mm, dans le Lisbonne moderne. On y suit Aurora (autre clin d’œil à Murnau), une vieille dame (Laura Soveral) qui, tout en se plaignant de sa bonne cap-verdienne (Isabel Cardoso) suscite l’empathie de sa plus jeune voisine, Pilar (Teresa Madruga). Assistant Aurora durant ses derniers instants, Pilar va découvrir son passé.

Commence alors la seconde partie, tournée en 16 mm, à la façon d’un film muet. Cinquante ans plus tôt, Aurora (Ana Moreira) " avait une plantation sur les flancs du Mont Tabu " au Mozambique. Mariée, elle va vivre une relation adultère et passionnelle avec un explorateur italien, Gianluca (Carloto Cotta). Comme dans un film muet, les acteurs interprètent des dialogues que nous n’entendons pas, mais un narrateur, Gianluca, nous conte l’histoire. De la texture dont sont faits les souvenirs, l’image perd en netteté, devient floue.

On n’est pas dans "Out of Africa" de Blixen ou son adaptation cinématographique, même si "Tabu" en a le souffle et les paysages magnifiques. C’est un vrai voyage romanesque, un film qui suinte l’amour du cinéma et de sa magie, a fortiori dans son recours à deux pellicules aux rendus si caractéristiques à l’heure où ce support est définitivement supplanté par le numérique dématérialisé. Inventif, au-delà de ses références ou influences, Gomes s’amuse à réinventer le cinéma - s’amuse car "Tabu" est un jeu, dans la manière dont Gianluca nous amène à anticiper ses souvenirs ou à les confronter à ce que nous voyons. "Extatique", "mélancolique", "réjouissant", "exotique" étaient quelques-uns des qualificatifs qui revenaient à la sortie de la projection berlinoise. Et tous les yeux étaient emplis d’émerveillement.

Réalisation : Miguel Gomes. Scénario : Miguel Gomes et Mariana Ricardo. Avec : Teresa Madruga, Laura Soveral, Ana Moreira, Henrique Espirito Santo, 1h58

Lire en page 11 l’évocation de la carrière de Miguel Gomes.