Cinéma

Alain Lorfèvre, à Venise

Présenté à la Semaine de la critique au dernier festival de Venise, "Small Gods" est venu rappeler que le cinéma belge ne se limite pas qu'aux productions francophones : le Septième art flamand existe et, même s'il est moins visible à l'étranger, il est plus apprécié de son public que son cousin du Sud. En 2007, "Ben X" occupe la première place du box-office belge avec plus de 260000 entrées - et s'impose à la 17e place du hit-parade, toutes nationalités confondues. Petit nouveau dans le paysage pas si plat que ça du cinéma flamand, Dimitri Karakatsanis nous évoquait sur la Mostra son parcours et sa vision du cinéma en nos contrées.

Parcours : "Mon frère et moi, on a étudié le cinéma à Saint-Luc, à Bruxelles, puis, on a travaillé dans la pub. C'est grâce au travail dans la pub qu'on a pu se permettre cette liberté sur le film. En Belgique, tu es très vite catalogué : un réalisateur de pub ne peut pas faire du cinéma. La pub, c'est considéré comme une impureté ! Le problème, quand tu sors d'une école, si tu veux faire du cinéma, tu risques de te retrouver à faire l'assistant pendant des années. Alors, comme tu dois vivre, tu travailles soit pour la télé, soit pour la pub. Et t'es catalogué, foutu ! Mais grâce à la pub, par exemple, on a obtenu un prêt bancaire - 60000 euros - qui nous a permis de faire le film."

Les origines de "Small Gods" : "J'ai lu un jour un livre de Roger Corman. Il a toujours dit : "Tu te tais, tu fais un film, peu importent les moyens, puis tu en feras un autre, etc." Je me suis donc mis à écrire. L'idée de départ était un film d'horreur. On a commencé à tourner, mais j'ai eu le sentiment que ce film n'était finalement pas pour moi. On a interrompu le tournage - de toute façon on n'avait plus d'argent. Pendant un an, j'ai réécrit le scénario à partir des 10 premières minutes tournées. J'ai écrit alors le personnage d'Elena et trouvé l'idée de la structure en flash-back autour d'une interview d'Elena, alors que le projet initial était sans dialogue. C'était une solution assez simple. Le scénario a continué à évoluer durant le tournage. Rien n'était écrit dans les moindres détails."

Le financement : "On a tout financé nous-même. On a demandé trois fois l'aide du Vlaams Audiovisueel Fonds (Fonds d'aide public flamand) qui a refusé trois fois. Ensuite, on a trouvé un agent de vente international, puis le film a été retenu au festival de Venise. Alors, Flanders Image est revenu en proposant de soutenir la promotion du film. On sait très bien que c'est un film qui ne sera pas un "carton" : il n'y a pas ce type de culture cinématographique en Flandre. On aime les films de genre mais américains. Un film flamand, ça doit être simple et populaire, une comédie locale ou un polar à la rigueur, mais alors, avec de stars de la télé. En Wallonie, il y a plus un cinéma d'auteur, même si c'est vrai que le public ne va pas forcément le voir. En Flandre, on a de grands photographes, de grands plasticiens et des artistes de la scène. Mais dans le cinéma, il n'y a aucune reconnaissance internationale du cinéma flamand, au contraire du cinéma francophone."

L'esthétique de "Small Gods" : "Quand tu n'as pas beaucoup d'argent, tu ne peux pas faire n'importe quoi. Faute de budget, on a dû limiter l'usage des lumières artificielles, sauf pour certaines séquences nocturnes. Faute d'équipe, on a utilisé sur la caméra des optiques photo au lieu d'optiques cinéma. Ensuite, s'est posée la question du traitement de l'image. C'est un film noir, mais avec une dimension affective à travers le personnage d'Elena. Nous avons regardé le travail de différents photographes pour trouver des ambiances à la fois inquiétantes mais chaudes. Je tenais à cette ambiance hivernale, avec un soleil rasant comme un crépuscule permanent. On a cherché des ambiances un peu universelles ou neutres géographiquement : c'est un film qui pourrait se passer n'importe où en Europe du Nord."

Influences : "Je suis un grand fan de films d'horreur américains, des slashers, etc. C'est un peu le genre cinématographique par excellence. Dans les années 60-70, ils avaient même une dimension politique. Les Asiatiques les revisitent très bien. Notamment dans les films d'horreur urbains. Bizarrement, en Europe, quand on fait un film d'horreur, ça ressemble à une copie, pas à une oeuvre originale. Je me sens proche de quelqu'un comme Fabrice du Welz (NdlR : "Calvaire"). Je ne le connais pas, mais c'est clair, qu'on est dans la même envie de faire un cinéma de genre, avec des histoires fortes. J'ai beaucoup aimé "Calvaire", c'est un film authentique, on voit qu'il est resté lui-même et qu'il n'a fait aucun compromis. Comme lui, je crois qu'il faut oser se casser la gueule."