Cinéma

La représentation de Mahomet, le prophète à l’origine de l’islam, est à nouveau la source d’une polémique. Mais, cette fois, c’est un cinéaste musulman qui est l’auteur de l’œuvre contestée - autant au sein de la communauté musulmane qu’en Occident.

Majid Majidi assure avoir réalisé "Mahomet, messager de Dieu", une superproduction sur l’enfance du prophète pour en finir avec "l’image violente" de l’islam. Outre sa sortie dans 143 salles en Iran ce 26 août, ce film de deux heures sera projeté le 27 août en ouverture du Festival des films du monde (FFM) de Montréal.

Habitué du FFM, Majid Majidi y a obtenu le Grand Prix des Amériques à trois reprises : "Les enfants du ciel", en 1997 (qui fut nommé à l’Oscar du meilleur en langue étrangère, l’année suivante), "La couleur du paradis", en 1999, et "Baran", en 2001.

Soutiens officiels

Avec un budget d’environ 40 millions de dollars (34 millions d’euros), en partie financé par l’Etat, ce long-métrage est le plus cher de l’histoire du cinéma iranien. Ce budget a permis à Majid Majidi de faire appel à quelques pointures internationales comme le directeur photo italien Vittorio Storaro ("Apocalypse Now", "1900", "Le dernier empereur"), le compositeur indien A.R. Rahman ("Slumdog Millionaire") ou le directeur artistique serbe Miljen Kreka Kljakovic ("Le temps des gitans").

Mais le caractère officiel du film dérange. Le quotidien britannique "The Guardian" a révélé que "Mahomet" a été financé initialement par la Fondation pour les opprimés, organisme de charité contrôlé par le régime iranien. Lumière brillante, autre organisme officiel, a également contribué au budget.

Preuve supplémentaire que le film est dans les bonnes grâces du régime, Ali Khamenei, le guide suprême islamique, a visité le tournage en 2012. Et Hossein Noss Habadi, porte-parole du ministre iranien de la Culture et de l’Orientation islamique, a qualifié le film d’"exemplaire" .

"En cette année où la liberté d’expression est sur toutes les lèvres, pourquoi le Festival des films du monde déroule-t-il le tapis rouge pour un film soutenu par un régime qui pratique la censure ?" interroge Sophie Durocher dans les pages et sur le site du "Journal de Montréal". D’autres cinéastes iraniens sont en effet victimes de la censure ou de la répression, comme Jafar Panahi, interdit de filmer, d’écrire, de donner des interviews et de voyager pendant 20 ans. Majid Majidi ne cache d’ailleurs pas ses opinions religieuses : en 2006, il avait boycotté un festival de cinéma au Danemark, suite à la controverse des caricatures.

Vision chiite du prophète

Mais la polémique touche aussi les pays musulmans. L’Iran est majoritairement de confession chiite. A contrario, les monarchies du Golfe et les pays méditerranéens sont généralement sunnites. La représentation et la vision historique de "Mahomet" ont déjà été contestées par l’Académie de recherche islamique, associée à l’Université al-Azhar d’Egypte, la plus ancienne université islamique active.

Se pose en effet la question de la représentation du Prophète, jugée blasphématoire. Le réalisateur a contourné l’interdit en ne dépeignant pas le prophète lui-même mais le monde tyrannique qui l’entoure. Son visage n’apparaît jamais, mais on voit sa silhouette et son profil. "Cela peut être dénoncé par les plus radicaux", reconnaît Majid Majidi.

Mauvaise lecture

Dans un entretien à l’Agence France Presse, le réalisateur explique que sa volonté est de corriger la perception de l’islam. "Ces dernières années, une mauvaise lecture de l’islam dans le monde occidental en a donné une image violente qui n’a strictement aucune relation avec sa vraie nature."

Mais entre les lignes transparaît la géopolitique du moment, comme lorsque le réalisateur affirme que cette "mauvaise lecture" vient "de groupes terroristes" comme "l’Etat islamique qui n’ont pas de lien avec l’islam dont ils ont volé le nom" et qui veulent en projeter "une image terrifiante dans le monde".

"En tant qu’artiste musulman […] mon objectif était de créer une vision [de l’islam] qui change de celle qu’a l’Occident" et qui se résume souvent à un "terrorisme islamique attaché à la violence", ajoute-t-il. Or, selon lui, "l’islam, c’est la concertation, la bonté et la paix".

Majid Majidi, qui espère que son film sera distribué en Occident, souhaite que "Mahomet" soit le premier volet d’une trilogie, car "on ne peut pas changer la mauvaise image de l’islam avec un seul film". Mais les autres productions ne seront pas "nécessairement réalisées par moi-même", affirme-t-il, invitant "tous les cinéastes musulmans" à suivre la voie.