Cinéma

Reza est un éleveur de poissons rouges - un clin d’œil à son ami d’infortune Jafar Panahi dont le "Ballon blanc" racontait les aventures d’une petite fille qui voulait s’acheter poisson rouge bien dodu ?

Ayant quitté Téhéran pour s’acheter une ferme piscicole, Reza est en dépassement à la banque. Son interlocuteur lui a proposé un petit arrangement contre un petit pot-de-vin. Pas si petit car il y a sa part, celle de son chef, celle du directeur de la banque et celles d’autres personnes qu’on ne connaît pas.

C’est plus fort que lui. Plutôt que de faire ce qu’on lui demande, Reza préfère encore vendre sa voiture et régler honnêtement ses intérêts en retard. Mauvaise décision. Et il ne va pas tarder à s’en rendre compte. Vouloir aller contre le système, c’est vouloir faire tourner les aiguilles dans l’autre sens.

S’ils pouvaient parler, ses poissons rouges lui expliqueraient, car eux sentent déjà baisser la qualité de l’eau de leur étang. Elle n’est plus renouvelée car la "Compagnie" a relevé l’étiage du barrage. Reza en vient aux mains avec l’employé et se retrouve en prison. Ce n’est plus un pot-de-vin - le salaire du fonctionnaire comme on dit en Iran - que cela risque de lui coûter mais bien sa maison. S’il s’obstine à vouloir rester intègre, il risque non seulement de perdre sa ferme mais aussi de mettre sa famille en danger. C’est que la "Compagnie" veut son terrain et la police, la justice, l’administration lui mange dans la main. Comme son mari est immobilisé derrière les barreaux, Hadis sa femme tente, elle, d’abuser de son petit pouvoir de directrice d’école. C’est là qu’on se rend compte que ce n’est pas un boulot d’amateur et sa tentative échoue lamentablement.

Comme celle de la bouilloire, la résistance de Reza chauffe le film, génère une tension réellement insoutenable. Tout en admirant son courage, on voudrait qu’il s’arrête car cela va mal finir. Pour le personnage mais aussi pour son réalisateur Mohammad Rasoulof qui défie frontalement ces good mollahs qui ont fait main basse sur son pays.

Rasoulof livre un scanner d’une société iranienne mérulée du grenier à la cave. Surtout le grenier d’ailleurs. Pas plus qu’il n’existe d’éducation, de travail, pas même de cimetière pour les non-musulmans en Iran, il n’existe de salut pour le citoyen hors de la mafia religieuse. La seule question qui subsiste : faut-il renoncer au combat ou se battre sur leur propre terrain ? Entrer dans une guerre des gangs, en quelque sorte.

Heureusement pour les spectateurs, Rasoulof n’est pas qu’un homme très courageux, c’est aussi un grand cinéaste. Il ne tourne pas un pamphlet mais un long métrage palpitant. Il ne met pas en scène un super héros, sans peur, sans reproche et sans collant mais un individu avec ses qualités et de sacrés défauts. Il lui ménage aussi des moments de plénitude, dans une grotte, une oasis thermale où il peut savourer un petit verre d’alcool de pastèque, d’autant plus délicieux qu’il est interdit.

Et on se prend à rêver avec lui du jour où l’on verra sur grand écran "Meurtre à Cointe", "On a toujours fait comme cela" ou "Champagne au Samusocial". Faut croire que c’est encore plus dangereux que d’affronter les mollahs !

© IPM
Réalisation, scénario : Mohammad Rasoulof. Avec Reza Akhlaghirad, Soudabeh Beizaee, Nasim Adabi… 1h58


Inspiré d’une histoire vraie et personnelle

© Cin�art

Mohammad Rasoulof est un cinéaste en sursis, comme son ami Panahi.

"C’est un souvenir de ma jeunesse, dont j’ai toujours pensé que ce pourrait être un sujet de film. Cela date d’il y a une vingtaine d’années. Je travaillais dur à l’époque pour gagner de quoi vivre. Je produisais des publicités en vidéo. Un soir, j’ai décroché un boulot urgent avec juste la nuit pour le faire. J’étais épuisé mais j’avais vraiment besoin de cet argent. Il était plus de minuit, je suis monté dans ma voiture pour aller à mon bureau. J’étais presque arrivé quand la police m’a arrêté pour un contrôle de routine. Ils ont vérifié mes papiers. Je n’avais commis aucune irrégularité, mais les policiers ont vu que j’étais pressé, alors ils m’ont gardé là. J’essayais de rester calme. Au bout de dix minutes, je leur ai expliqué ce que je faisais et pourquoi j’étais pressé. Ils n’ont rien voulu entendre. J’ai commencé à monter le ton, à protester. Cela n’a servi à rien. J’étais immobilisé là sans raison. Au bout d’un moment, un des policiers a baissé sa vitre et m’a dit que si je payais quelque chose, je serais libre de partir. Je cherchais comment sortir de cette situation sans payer de pot-de-vin. Si je ne rejoignais pas vite mon bureau, je risquais de perdre non seulement le boulot mais aussi le client.

J’ai remarqué qu’on n’était pas loin d’un commissariat. J’ai rappelé le policier et lui ai demandé à quel montant il pensait. Il m’a répondu "Paye ce que tu peux !". Il m’a fait comprendre que cette somme serait partagée entre tous les policiers présents. On s’est mis d’accord sur un montant. Je n’avais pas cette somme sur moi et il m’a accompagné jusqu’à mon bureau. Tandis que j’allais chercher l’argent, dans une autre pièce, j’en ai profité pour photocopier chaque billet. Je lui ai donné l’enveloppe et j’ai pu reprendre mon travail.

Mais je ne pouvais pas laisser tomber.

Je suis allé au commissariat, j’ai raconté au policier qu’on m’avait forcé à payer un pot-de-vin, que je voulais porter plainte. J’ai sorti les photocopies comme preuves. Il m’a regardé, a pris mes photocopies et a appelé un agent pour me mettre en cellule où j’ai passé la nuit."

Voilà la genèse de "Un homme intègre" racontée par le réalisateur iranien de 44 ans, Mohammad Rasoulof. Depuis 2009, il vit - comme son collègue et ami Jafar Panahi - avec une condamnation d’un an de prison pour "activités contre la sécurité nationale" qui peut s’appliquer à tout moment. Il a néanmoins obtenu une autorisation de tournage pour ce film pour lequel, il avait remis à la censure un scénario sensiblement différent. Depuis que "Un homme intègre" - produit par des Iraniens exilés - a été présenté à Cannes où il a obtenu le prix "Un certain regard", Mohammad Rosoulof est privé de son passeport. Quant à ses acteurs et ses techniciens, il ne trouve plus de travail.