Cinéma Rooney Mara impressionnante dans un film dur, qui aborde avec pudeur et intelligence un sujet impossible : la pédophilie.

Quelque part en Ecosse, dans une banlieue proprette. Revenue aux petites heures d’une soirée en boîte très arrosée, une jeune femme se lave, met une jolie robe, dit au revoir à sa mère et monte en voiture sans lui dire où elle se rend. Parallèlement, on la voit jeune, assise et pensive au pied d’un arbre, marchant dans un jardin, l’air mutin. On la retrouve fixant une caméra vidéo. Pas un mot n’a été échangé ou presque, avant que trois lettres n’envahissent l’écran : U-N-A !

Le ton du premier film de l’Australien Benedict Andrews est donné : ce portrait de femme sera sans concession. Et le spectateur n’en sortira pas indemne. Car, comme on le comprend immédiatement, Una a rendez-vous avec son passé. Son père ? Non, un ami de ce dernier, Ray, un homme dont elle a été follement amoureuse alors qu’elle n’avait que 13 ans et qui a été condamné à 4 ans de prison pour cette relation pédophile. Ayant retrouvé sa trace, Una s’invite dans son entreprise, pour le confronter à leur histoire commune.

"Una" est tiré d’une pièce de théâtre. On le sent dans ce long dialogue entre un homme qui a changé de nom et pensait avoir refait sa vie et une jeune femme qui, elle, n’a jamais pu tourner la page, qui a grandi avec le poids des regards réprobateurs posés sur elle… Pourtant, on n’a jamais ici le sentiment de se trouver sur une scène de théâtre. Auteur de la pièce et du scénario, David Harrower a subtilement explosé géographiquement cette confrontation dans les bureaux et les couloirs d’un entrepôt anonyme.

Il conserve par contre l’unité de temps (une journée) pour ne rien perdre de l’intensité de ces retrouvailles. Encore renforcée par la mise en scène sobre, précise, presque mécanique, du cinéaste, qui maintient une incroyable tension pendant une heure et demie. Tandis que, dans les flash-back, où Una revient, avec ses yeux d’adulte, sur les détails, parfois crus de leur relation, la pudeur est toujours de mise.

Si "Una" est une expérience aussi intense, bouleversante, c’est aussi grâce à ses formidables comédiens. Dans le rôle très difficile du pédophile, Ben Mendelsohn est épatant de justesse, conservant à son personnage toute sa part d’humanité. Dans le rôle-titre, Rooney Mara (également à l’affiche ce mercredi de "Song to Song" de Terrence Malick) est, elle aussi, très impressionnante ! Après "Carol" de Todd Haynes (qui lui avait valu le prix d’interprétation à Cannes en 2015), l’Américaine prouve une fois encore qu’elle est décidément l’une des actrices les plus douées du moment. Et qu’elle n’hésite pas à prendre des risques.

Car "Una" n’est pas un film facile, ne caresse jamais le spectateur dans le sens du poil. Cette évocation de la pédophilie est en effet tout sauf convenue, ne va jamais là où on l’attend. "Una" joue très habilement avec la sensualité, et même l’érotisme, pour proposer une expérience troublante au spectateur. Lequel a beaucoup de mal à se situer par rapport à ce que les deux personnages ont vécu, à l’époque, comme une histoire d’amour… Et ce jusque dans un dernier plan aussi glaçant qu’ambigu qui achève de faire d’"Una" un grand film, très audacieux, sur un sujet pourtant casse-gueule.


© IPM
Réalisation : Benedict Andrews. Scénario : David Harrower (d’après sa pièce "Blackbird"). Photographie : Thimios Bakatakis. Musique : Jed Kurzel. Montage : Nick Fenton. Avec Rooney Mara, Ben Mendelsohn, Ruby Stokes… 1 h 34.