Cinéma Samuel Tilman filme son comparse Fabrizio Rongione dans l’étau d’une enquête.

C’est la fin des vacances dans les Vosges pour David (Fabrizio Rongione), Julie (Natacha Régnier) et leur groupe d’amis. Les femmes reprennent la route pour la Belgique plus tôt, avec les enfants. Les hommes restent seuls un jour de plus pour ranger les lieux. Ce soir-là, David court seul dans les bois. Une voiture manque de le renverser. Un peu plus loin, il s’adresse à la conductrice. Que lui dit-il ? Le lendemain, la voiture est retrouvée, abandonnée, et le corps de la femme découvert non loin. Bijoutière, elle avait plusieurs milliers d’euros sur elle, qui ont disparu. Un témoin a vu et reconnu David. Les enquêteurs l’interrogent.

Déjà réputé dans le documentaire ("Black Heart White Men", "Kongo"), coscénariste du deuxième film de Joachim Lafosse, "Ça rend heureux" (2009), et coauteur des seuls en scène de Fabrizio Rongione, Samuel Tilman offre avec ce premier long métrage de fiction un thriller dramatique très maîtrisé.

Le réalisateur évite intelligemment de mettre en avant la fièvre médiatique qui entoure toute affaire de ce type. Elle est évoquée, mais pas détaillée. De même, les enquêteurs sont laissés hors cadre : on connaît ce genre d’histoire, on en a vu ou lu mille déclinaisons. "Une part d’ombre" adopte un autre point de vue, entièrement centré sur David et son impact sur son couple et son entourage.

Faux ou vrai coupable ? Usant avec brio du hors champ ou de l’ellipse narrative, Samuel Tilman entretient le suspense tout du long. Comme ses amis, le spectateur doute de David, ne sait plus à quelle version se vouer. Son ami avocat avait prévenu David en début d’enquête : la police fouille dans les moindres recoins d’une vie quand elle enquête. Sa part d’ombre va surgir. Si tout est fait pour que le spectateur s’identifie à David - et éprouve l’effroi de se retrouver dans l’étau d’une enquête à charge - c’est avec le regard de ses proches qui l’observent se débattre et affronter les révélations.

L’enquête est un révélateur de la force ou la faiblesse des liens, des convictions ou des préjugés. Ecrit in tempore non suspecto, mais bien dans le même air du temps, le scénario est d’une remarquable acuité à l’ère des informations virales et dans la foulée de l’affaire Weinstein, du mouvement #MeToo et des débats consécutifs.

Fabrizio Rongione, dans un rôle à sa mesure, entretient subtilement l’ambiguité, jouant autant de l’effroi ou de l’indignation du faux coupable que de la bravade ou la force tranquille de celui qui peut l’être.

L’intérêt se niche dans l’intimité et les regards croisés. Force du film soutenue par un casting solide réunissant une belle brochette de comédiens belges, dont Myriem Akheddiou, Yoann Blanc, Erika Sainte, Christophe Paou et, révélation du film, Baptiste Lalieu, alias le chanteur Saule, qui s’impose avec un rôle, beau et important à la fois. Seul le personnage de la femme de David, Julie aurait mérité peut-être un peu plus de développement ou de présence. C’est la deuxième fois, après le récent "Tueurs", que Natacha Régnier semble presque effacée, voire inopérante, dans un second rôle.

S’il n’impose pas un style radicalement novateur, Samuel Tilman démontre dans les scènes de flash-back une belle propension au mystère et aux ambiances - soulignées par la photographie de Frédéric Noirhomme et la musique, parfaitement dans la tonalité du film, de Vincent Liben.


Réalisation : Samuel Tilman. Avec : Fabrizio Rongione, Baptiste Lalieu, Myriem Akheddiou, Yoann Blanc, Natacha Régnier, Erika Sainte,… 1h35