Cinéma

Tsching ! fait le chariot de la machine a écrire mécanique qui arrive en bout de course.

Tsching ! fait le cœur de Fredric March qui ne peut se résoudre à abandonner la bataille sentimentale qu’il mène avec son meilleur ami, Gary Cooper, pour décrocher le cœur de l’irrésistible Miriam Hopkins.

C’est cela la Lubitsch touch, le sens de la concentration extrême. L’essence et les sentiments de ce personnage d’auteur dramatique sont contenus dans le tshing ! de sa machine à écrire.

Il s’agit de Sérénade à trois, titre français autrement plus explicite que l’original Design for living, chef-d’œuvre d’Ernst Lubitsch de 1932, les débuts du parlant donc. Et faut-il y trouver un lien de cause à effet ? Le dialogue est étincelant de raffinement tout en étant tellement politiquement incorrect. Quand l’humour est classe, tout passe.

Elephant, l’éditeur DVD, propose les copies restaurées en HD de cinq titres parlants de ce réalisateur berlinois qui quitta l’Allemagne au début des années 20 à l’invitation de Mary Pickford.

Quand on entend Lubitsch, on pense "Touch". Pour la postérité, Lubitsch est indissociable de sa "touche". Toutefois, celle-ci ne se laisse pas enfermer dans une définition, encore moins dans un gimmick. La Lubitsch touch, ce n’est une façon de signer le plan. Ce n’est pas Lelouch en orbite autour d’un personnage ou Angelopoulos qui oublie de dire "coupez". La Lubitsch touch est plus subtile, il faut multiplier les pistes pour l’observer.

La piste des objets, par exemple. Chez Lubitsch, certains objets sont vivants. Dans la première scène de La Huitième Femme de Barbe-Bleue, Gary Cooper, un milliardaire en vacances à Nice se rend au grand magasin pour acheter un pyjama. Il va mettre le vendeur, le responsable du rayon, le directeur et même le PDG en difficulté car il ne veut acheter que la veste du pyjama car aucun homme n’enfile le pantalon. La situation est bloquée quand une cliente, Claudette Colbert, propose d’acheter le bas. Voilà le morceau de tissu aussitôt animé d’une charge érotique.

Il en va de même avec le nœud papillon de Une heure près de toi qui renseigne - ou du moins croit renseigner - sur la fidélité de Maurice Chevalier, selon qu’il est noué ou dénoué ou qu’il habille une cheville. Lubitsch peut placer sa touche n’importe où. Même sur le chariot d’une machine à écrire. Tshing !

La piste des spectateurs. Chez Lubitsch, les spectateurs ne sont pas des veaux qu’on engraisse au pop-corn. La Lubitsch touch, c’est le réalisateur qui s’assied à côté du spectateur et lui donne un petit coup de coude complice, de temps en temps. Dans Une heure près de toi, Maurice Chevalier prend le spectateur à témoin : "Qu’auriez vous fait à ma place ?" lui dit-il après avoir cédé aux avances appuyées de la meilleure amie de sa femme. C’est encore Claudette Colbert qui mange des petits oignons pour dissuader Gary Cooper de vouloir l’embrasser dans "Barbe bleue".

C’est aussi une manière de recycler une idée tout en la développant. Ainsi la scène de théâtre de Sérénade à trois apparaît comme un brouillon de celle, mythique, de "To be or not be" qui voit un spectateur quitter systématiquement la salle au moment où le comédien entame son fameux monologue d’Hamlet.

La piste de la censure. Chez Lubitsch, elle est une contrainte excitante. L’œuvre de cet épicurien est électrisée par la recherche du plaisir. Il ne s’embarrasse ni de morale, ni de culpabilité et se trouve en butte avec les ligues de vertu qui imposeront aux studios le fameux code Hays dès 1934. Cette contrainte du "cinématographiquement correct" va le stimuler dans le développement du sous-entendu, de l’allusion, de la métaphore.

Une fois de plus, l’intelligence du spectateur est sollicitée, c’est à lui de repérer les indices, de les décoder, afin d’apercevoir ce qui n’est pas montré. "Je laisse les spectateurs se servir de leur imagination. Qu’y puis-je si elle va au-delà de mes intentions ?" se défendait Lubitsch qui tout au long de Une heure près de toi et de Sérénade à trois qui plaident pour le ménage à trois en tant que remède à l’usure du mariage. Et dans la petite musique de Lubitsch, une femme vaut toujours deux hommes.

Lubitsch égale comédie sophistiquée. Pas forcément. L’occasion est ici offerte de découvrir le dernier drame de sa filmographie, tourné en 1931, et revenu dans l’actualité grâce à François Ozon. En effet, "Frantz" et L’homme que j’ai tué sont des adaptations d’une pièce de Maurice Rostand, le fils d’Edmond.

En 1919, un an après la guerre, un soldat français est dévoré par le remords d’avoir tué, dans les tranchées, un jeune Allemand, violoniste comme lui. Il ne voit pas d’autre solution que de se rendre dans le village du jeune homme en Allemagne afin d’implorer le pardon de ses parents et de sa fiancée. A la suite d’un quiproquo, ceux-ci pensent qu’il s’agit d’un ami de leur fils, celui-ci ayant étudié à Paris avant la guerre.

On voit ici comment Lubitsch détourne un outil de la comédie, le quiproquo, pour nourrir l’émotion et faire l’éloge des vertus thérapeutiques du mensonge. Soit une illustration aussi poignante qu’inattendue de son illustre formule : " On ne doit pas mâcher le travail des spectateurs comme si on avait affaire à une bande d’idiots. Il faut avoir juste un léger temps d’avance sur eux. On leur annonce 2+2 et on leur laisse faire le calcul".


L’Homme que j’ai tué - Une heure près de toi - Si j’avais un million - Sérénade à trois - La Huitième Femme de Barbe-Bleue. Chaque film est accompagné d’une analyse critique. (Elephant)

" On ne doit pas mâcher le travail des spectateurs comme si on avait affaire à une bande d’idiots. Il faut avoir juste un léger temps d’avance sur eux. On leur annonce 2+2 et on leur laisse faire le calcul"