Cinéma Comment agit un film ? Naomi Kawase pose la question dans une société d’audiodescription.

Pour un cinéaste, la question est fondamentale : comment le film agit-il ? Encore fallait-il trouver l’endroit adéquat pour la poser ! Naomi Kawase l’a déniché en installant sa caméra à l’endroit où l’on prépare l’audiodescription d’un film à l’intention des malvoyants. Comment ça se passe ?

Alors qu’une séquence défile à l’écran, une jeune femme décrit tout ce qu’elle voit et se tait quand les personnages parlent. Ensuite les aveugles font des remarques sur le choix de ses mots, la qualité de ses descriptions. A charge ensuite pour elle d’adapter son texte en fonction des commentaires.

Misako est très impliquée dans son travail. On en voudra pour preuve, sa demande de rendez-vous avec un réalisateur pour connaître le sens de son plan final. Très à l’écoute des remarques précises mais courtoises de son panel de consultants; elle est ébranlée par la réaction sèche, brutale même, d’un photographe au bord de la cécité. Il lui reproche, sans ménagement - on est au Japon pourtant -, son trop-plein d’informations et ses interprétations subjectives qui, selon lui, court-circuitent l’imagination.

Naomi Kawase ne propose pas un documentaire sur l’audiodescription mais voit dans ce procédé le lieu où l’on dissèque l’expérience du cinéma, où l’on s’interroge sur la façon dont le film travaille le spectateur, une expérience différente pour chacun. A cette réflexion en abyme sur son art, Naomi Kawase ajoute un regard surprenant sur le handicap.

Pensant offrir généreusement son aide aux aveugles, Misako est d’abord surprise par les violents retours de flammes suscités par son travail pourtant bien intentionné. Toutefois, plutôt que de se braquer, de se refermer sur elle-même face à ce qu’elle pourrait considérer contre de l’ingratitude; elle va au-devant du plus hostile. Leur rencontre fait des étincelles, lesquelles éclairent la situation d’un autre angle. Et Misako de se rendre progressivement compte que le spectateur voyant privilégie un seul sens : la vue. Les non-voyants, eux, ne sont pas bridés par les images, leur imagination est davantage sollicitée. D’une certaine manière, ils vivent plus intensément l’expérience du cinéma que le spectateur lambda.

Cette vie intérieure plus large, cette capacité supérieure à s’immerger dans le film, Naomi Kawase la suggère notamment en cadrant ses acteurs au plus près, collant aux visages, aux yeux comme si le reste du corps n’existait plus.

Naomi Kawase trouve en Misako et le photographe, un moyen d’aborder cette question théorique en un questionnement fluide et palpitant sur la subjectivité du regard, sur ce qu’on voit sans comprendre et inversement. Dans un deuxième temps, elle se laisse piéger par ses intentions, bascule dans une certaine mièvrerie et s’abandonne à son penchant new age.

Dommage car elle n’est pas passée bien loin d’un très grand film sur le cinéma. Abonnée VIP du festival de Cannes - quasiment tous ses films furent projetés en compétition depuis sa caméra d’or en 1997 -, cette cinéaste japonaise effectue néanmoins un parcours inattendu. Partie d’un cinéma abstrait, conceptuel, cérébral, limite abscons comme "La Forêt de Mogari", elle a pris depuis "Still the Water" et les "Délices de Tokyo" une direction chaque fois plus humaine, plus concrète… vers le spectateur.


© IPM
Réalisation, scénario : Naomi Kawase. Musique : Ibrahim Maalouf. Avec Masatoshi Nagase, Ayame Misaki, Tatsuya Fuj… 1h41