Cinéma C’est drôle, émouvant, poétique, espiègle, inventif. C’est Varda. Et JR aussi

Ce qui est bien avec Agnès Varda c’est qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre. Ce qui est bien avec JR, c’est que c’est toujours grand.

Comment cette cinéaste qui flirte avec les 90 ans, surnommée la grand-mère de la Nouvelle Vague, et ce street artist de 30 ans, mondialement connu, se sont-ils rencontrés ? Pas sur la route comme Hackman et Pacino dans "L’épouvantail". Pas à la boulangerie, ni sur un dance-floor. Sur Meetic, confesse JR mais ça ne fait pas rigoler Agnès.

Bref on ne le saura pas, mais on a déjà le ton. Les voilà partis dans le camion de JR, un appareil photo géant sur 4 roues qui imprime des posters en quelques secondes. En route, ou plutôt en chemin de traverse - on connaît Agnès -, ils feront connaissance et on apprendra aussi à les connaître.

Direction, le Nord. JR voulait voir ces deux terrils comme une paire de seins dans le paysage. Ils se sont arrêtés à Bruay-la-Buissière, ont parlé avec les gens, ont appris qu’une rue d’un coron allait être entièrement détruite. Mais pour cela, il faudrait déloger Jeannine. Elle ne veut pas. Cette maison, c’est toute son histoire, c’est toute une histoire aussi, celle des mineurs. Agnès lui tire le portrait, JR l’agrandit et le colle aux dimensions de la façade. Quand Jeannine le découvre, elle est submergée par l’émotion. Nous aussi.

Agnès et JR aiment bien aller à la rencontre des gens, les écouter raconter leur maison, leur métier, leur village, leur paysage, leurs souvenirs….

Primo, ça leur donne des idées. Des idées toujours un peu militantes chez Agnès, un peu féministes aussi. Ça peut la mener jusqu’au bout des cornes d’une chèvre ou chez trois femmes de dockers, grandes comme dix containers dans le port du Havre. Et ça, c’est le truc de JR : rebondir sur l’idée d’Agnès, lui donner des dimensions incroyables et aussi une modernité, une capacité à frapper les esprits aujourd’hui.

Deuzio, ça stimule leur créativité, ça génère des envies de dispositifs. Les témoignages d’une éleveuse de chèvres, d’un facteur, d’ouvriers d’une entreprise chimique se transforment en œuvre d’art. A quoi sert l’art ? Agnès Varda et JR apportent leur réponse concrète et précise : l’art sert à rencontrer des gens et à libérer l’imagination.

Tertio, ça leur donne l’occasion de confronter leurs points de vue et à se découvrir mutuellement. Agnès a son petit caractère et le plus grand plaisir de JR est de la chambrer. Il joue même avec les pieds d’Agnès dont le passe-temps favori est de s’amuser à composer des charades. C’est un documentaire sur une amitié en train de naître sous nos yeux.

Mais par les interstices s’engouffrent des souvenirs, de la mélancolie. La nostalgie reflue le temps d’une marée - un morceau de bunker sur une plage se charge d’une puissance poétique aussi inouïe qu’éphémère.

Et puis, au moment où l’on s’y attend le moins, devant une porte fermée, on est cueilli par un bloc de réalité qui fracasse l’écran comme une météorite.

C’est fini, qu’est-ce qu’on a aimé ce "Visages, villages" ! Parce que c’est inattendu, parce que c’est humain, parce que c’est beau, parce que c’est poétique, parce que c’est chaleureux, parce que c’est drôle, parce que c’est émouvant, parce que c’est espiègle. Parce qu’avec les regards d’Agnès Varda et JR, on voit la vie autrement.


© IPM
Documentaire de Agnès Varda et JR. 1h 29.