Cinéma à Ouagadougou

Tous les deux ans, acteurs, réalisateurs, producteurs et cinéphiles se réunissent au "pays des hommes intègres". Façon de découvrir l’Afrique à travers son imaginaire, son regard, l’événement draine à chaque édition son lot de touristes, qui commencent leur périple par le Burkina Faso.

Dans les salles ouagalaises, au fil des séances, on croise donc des festivaliers suisses, américains, brésiliens, colombiens découvrant le continent à travers les yeux de ses habitants; une cohorte disparate et joyeuse qui s’ajoute aux Français, Algériens, Marocains, Ivoiriens ou Sénégalais, habitués des lieux. Mais face à une manifestation devenue une véritable balise culturelle, trois questions (au moins) s’imposent.

1. Pourquoi Ouaga ?

Comment expliquer que l’un des pays les plus pauvres s’adonne à l’une des disciplines artistiques les plus chères ? Et que, non content, d’être devenu l’un des plus prolifiques en la matière, le Burkina soit le seul à abriter plusieurs écoles de formation à l’image (Isis, Imagine, ) et le plus ancien festival de cinéma d’Afrique noire ?

Tout a commencé dans les années 60, après les Indépendances. Soûlés d’images réductrices et paternalistes, les conteurs d’Afrique sont impatients de se réapproprier leur(s) histoire(s). La volonté est politique, au départ, les premiers films auront donc des accents militants. Peu à peu, le rayonnement des Rencontres cinématographiques de Carthage (1966) donne l’envie à l’Afrique subsaharienne d’organiser son propre festival, favorisant l’éclosion de talents en Afrique noire. Le gouvernement de Haute-Volta est le plus engagé sur le sujet. Ainsi naît, en 1969, le Fespaco sur les rêves panafricanistes d’une poignée de réalisateurs, volontaires et enthousiastes. Quelques années plus tard, les relations rompues avec les anciennes puissances coloniales et la privatisation des salles coupent le public africain des circuits de distribution occidentaux. Ce qui devait sonner comme une punition se révèle en fait un merveilleux aiguillon pour la production africaine, même si la question des fonds subsiste, lancinante.

Aujourd’hui, le Fespaco demeure une affaire d’Etat dans tous les sens du terme, à savoir que le ministère et l’administration de la culture sont concrètement impliqués dans son organisation. Si cela lui garantit une véritable force de frappe, la machine est lourde et parfois maladroite ce que dénoncent certains réalisateurs qui préféreraient avoir affaire à de vrais opérateurs culturels. Mais ceux-ci n’auraient sans doute pas les mêmes moyens. Dilemme.

Il n’empêche, après 22 éditions, certains (dont Mahamat Saleh-Haroun, réalisateur d’"Un homme qui crie") soulignent la nécessité d’une professionnalisation de la structure qui se "contente" d’accueillir tout ce que l’Afrique produit, au lieu d’aller les chercher en fonction de critères définis. Ce qui entraînerait une meilleure sélection des œuvres. Dans le même temps, tous reconnaissent que sans le Fespaco, ces films ne seraient pas vus. Car loin du rêve de départ (un festival par et pour les Africains), la réalité reste singulièrement burkinabée et les opérateurs de Ouaga attendent toujours que leurs frères de Niamey, Yaoundé, Abidjan ou Dakar, leur prêtent main-forte ou mettent la main au portefeuille. Pour que le "festival de Cannes africain", soit réellement panafricain, de la conception à la réception.

2. En route vers Ouagawood

Sortir du folklorisme, ne pas voir l’Afrique comme un simple décor mais comme un continent de vie, de lutte et, parfois de mort. Depuis que l’Afrique s’est emparée de la caméra pour tracer son propre destin, les préoccupations quotidiennes, sociales, sont au cœur de son cinéma. De Djibril Diop Mambety ou Sembène Ousmane à Mama Keïta ou Moussa Toure, l’humain tutoie l’universel et vice-versa. Pourtant, aujourd’hui, le cinéma est moins un outil de résistance qu’un lieu d’affirmation et de questionnement de soi: résistance aux mirages d’une Afrique rêvée et d’un Occident fantasmé. Affirmation d’une identité et d’une culture qui dépassent le pays. Mais l’absence de soutien à la production de certains États africains oblige parfois les cinéastes à aller chercher l’argent ailleurs (fonds européens, etc.). Au risque de se voir suggérer un type de discours et de n’avoir d’africains que le nom.

A Ouaga, tous les deux ans, les influences se brassent généreusement: l’empreinte anglo-saxonne de l’Afrique du sud côtoie les parfums entêtants du Maghreb; le piment de l’Afrique lusophone défie la "nigerian touch", ferment du succès de Nollywood. Au fil des ans, la vague documentaire a arrosé le continent et son langage, ses préoccupations ont été boostés par l’essor du numérique. De nombreux films témoignent d’une relation complexe avec l’Occident, mais pas seulement. Dénonçant les turpitudes de leurs gouvernements, la plupart d’entre eux cherchent la voie du salut. "Le public africain aime parler de la situation politique et sociale et s’étonne qu’un Européen ne sache rien de la situation politique du pays, après une semaine passée à Ouagadougou. Un Africain qui voyage cherche très vite à s’informer: une préoccupation que l’on retrouve dans le cinéma" souligne Clément Tapsoba, professeur et critique de cinéma. La gravité semble de mise même si l’Afrique ne dédaigne pas les parenthèses "enjoyées" comme disent les Ivoiriens, autres grands producteurs de fictions africaines.

3. Burkina jamais trop !

Si l’on exclut le Tour du Faso, épopée cycliste hors du commun, et la figure de Thomas Sankara, son président assassiné, c’est principalement par les arts que le Burkina se fait connaître.

Terre d’agriculteurs - aujourd’hui encore, 80% de sa population - la petite nation nourrit de grandes ambitions dans presque tous les domaines. La littérature, d’abord, digne héritière de l’art du griot. Le théâtre ensuite qui en est le jumeau moderne. Créées en 2002 par Etienne Minoungou, les Récréâtrales nourrissent ainsi un ambitieux projet de résidences d’écriture et de créations théâtrales. Réunissant une centaine d’artistes de plusieurs pays, elles explorent tous les deux ans une nouvelle approche de la création dramatique (cf. LLC du 03/11/10).

Patrie d’Idrissa Ouedraogo, de Gaston Kabore et de feu Sotigui Kouyaté, le Burkina a ouvert la marche du 7e art. Aux musiciens réputés ("Ouaga hip hop") succèdent les danseurs hors pair. Le nom d’Irène Tassembédo a, depuis longtemps, franchi les frontières et le premier Centre de développement chorégraphique d’Afrique, "La Termitière," s’est installé à Ouaga en 2006. Depuis, les projets ne cessent de fleurir. Salia Sanou et son "Je danse donc je suis" en ont offert une démonstration magistrale lors des cérémonies d’ouverture et de clôture du Fespaco. Si on y ajoute la longue tradition d’artisanat, célébré lors du salon du même nom, on voit que même sans pétrole ni minerais précieux, le Burkina Faso a su faire des envieux.