Cinéma Woody Allen emmène Kate Winslet à Coney Island. Foire aux désillusions, roue de l’infortune, amertume.

Wonder Wheel ! Tout le film est dans le titre, dans cette grande roue.

On monte dans la petite cabine, exiguë, usée. Mais plus on monte, moins on s’en rend compte, car la vue l’emporte. On prend de la distance avec ce paysage de foire où tout est faux, les chevaux sont en bois et les palais de glaces. On domine ce petit monde, on voit de plus en plus loin. Tout en haut, on voit même au-delà de l’horizon, on peut se projeter ailleurs, mais voilà que cela redescend, on est rattrapé par la gravitation, les problèmes qui s’étaient éloignés se rapprochent à nouveau. Et on finit au point de départ.

A Coney Island, dans les années 50, la foire est permanente. Pour Ginny, ce "monde merveilleux est un chambard permanent". C’est qu’elle n’en sort jamais. Elle est serveuse dans un snack la journée et le soir elle loge au-dessus d’une attraction, éclairée gratos par des lumières clignotantes et flashy. Mais le pire, c’est le bruit. Permanent.

C’est elle qui va, métaphoriquement, entrer dans la grande roue, le corps fatigué et le moral sous le plancher, déprimée de passer le reste de sa vie avec Humpty, qui tient un manège et n’aime que la pêche, culpabilisé par son fils qui ne pense qu’à bouter le feu ou aller au cinéma. Et voilà, qu’elle se sent emportée vers les hauteurs alors qu’elle entame une liaison avec un beau maître nageur. C’est que du haut de sa chaise, il se rêve auteur dramatique et a vu ce corps lourd charrier son pesant d’histoires.

Ce qui frappe dans "Wonder Wheel", c’est la dimension volontairement datée du film. Certes, l’action se déroule dans les années 50, mais il ne s’agit pas de charger le récit de nostalgie comme dans son précédent "Café Society". C’est même l’opposé, les personnages évoluent dans un poussiéreux décor de théâtre, récupéré au fond d’un entrepôt. D’ailleurs, il n’est question que d’art dramatique, de la tragédie grecque aux musicals en passant par O’Neill et Tchekhov. Surtout Tchekhov. En somme, Woody Allen emmène les classiques faire un tour à la foire en compagnie de Genny. Elle fut actrice dans une autre vie. Mais, est-ce la roue, le destin, le talent; la voici désespérée sur les planches de Coney Island en rêvant à celles de Broadway.

Les acteurs sont en représentation, typés comme au théâtre. Par le costume comme Jim Belushi - post Tennessee Williams avec un marcel du "Tramway nommé désir" dont il est descendu longtemps après Brando, de quoi prendre pas mal de kilos. Kate Winslet, typiquement allénienne même si c’est la première fois, joue avec son image en incarnant une actrice ratée. Elle sent le poisson et pourtant elle est hypnotique. En maillot de bain vintage, Justin Timberlake est le narrateur, le destin, le préposé aux touches d’humour. On ne peut pas dire qu’il abuse. C’est pas une franche comédie, sans être une franche tragédie non plus, le drame du talent qui n’est pas à la hauteur des rêves ainsi qu’une variation sur "Match Point".


© IPM
Réalisation, scénario : Woody Allen. Image : Vittorio Storaro. Décors : Santo Loquasto. Avec Kate Winslet, James Belushi, Justin Timberlake, Juno Temple… 1h 41.