Cinéma

Cela fait partie sans doute des petits plaisirs « perso » du délégué-général, celui d'accrocher les uns aux autres, des films qui forcément n’ont rien à voir entre eux. « Les fantômes d’Ismaël » du Français Arnaud Desplechin abordait la disparition d'une épouse et sa réapparition vingt ans plus tard. « Loveless » du Russe Andrey Zvyaginstsev évoquait la disparition d'un gamin dont les parents se déchirent pour ne pas le garder. Et dans « Wonderstruck », l'Américain Todd Haynes se constuit sur la disparition d'un père.

Ben a douze ans et depuis qu'il en a pris conscience, il harcèle sa mère célivataire pour connaître le nom de son père . Elle reporte toujours à plus tard mais un jour c'est trop tard, elle est tuée dans un accident de voiture. Ben est recueilli par sa tante, mais l'enfant en est d'autant plus dévoré par le désir de connaître son papa. Dans une commode, il découvre à l'intérieur d'un livre intitulé « Wonderstruck » - un très vieux catalogue d'une exposition sur les cabinets de curiosités au Musée d'histoires naturelles de New York - un marque-page avec quelques mots d'amour adressé à sa mère par un certain Danny. Il ne lui en faut pas plus pour s'échapper de son trou perdu du Minnesota et prendre la direction de Big Apple.

On ne dira pas que le sujet brille par son originalité, en revanche sa mise en scène est étincelante. Tout d'abord, Todd Haynes ajoute en parallèle, un récit se déroulant 50 ans plus tôt, en 1927. C'est une gamine qui est aussi en fuite pour retrouver sa mère, toujours absente, accaparée par son statut de star de l'écran et de la scène. Alors que les deux enfants cherchent leur chemin dans la ville, on assiste à un télescopage d'atmosphères entre le New York noir et blanc et chic de la fin des années 20 et le New York coloré, torride et blaxploitation qui transpire dans les années 70. Outre leur quête commune, les deux enfants partagent le même handicap, une surdité qui les isole dangereusement du monde. Todd Haynes trouve ici l'occasion de se livrer à un exercice virtuose mais discret, livrer un film quasiment muet, autrement dit sans dialogue, mais extraordinairement sonore.

On connait le fabuleux talent du réalisateur de « Carol » pour reconstituer des époques avec l'aide de son exceptionnel directeur photo Ed Lachman. Son va-et-vient entre les années 20 et 70 est à la fois sublime et ingénieux sur le plan de la dramaturgie. En effet, à la tension des deux histoires des deux enfants, s'ajoute l'interrogation : comment ces deux destins séparés par un demi-siècle vont-ils se croiser ? De même, Todd Haynes affiche un souci de réalisme tout en déployant le recit avec tellement de merveilleux – la cachette dans le musée ou la scène finale dans une maquette géante de Manhattan – qu'il relève aussi du conte dans lequel on croise plus d'un loup.

Todd Haynes, accompagné de sa fidèle Julianne Moore, offre deux heures de pur cinéma. En fait, un peu moins a cause d'une explication finale aussi bavarde qu'inutile, le spectateur avait compris. Et puis, il y aussi un bémol coté musique, parfois trop mélodramatique. De quoi passer pas bien loin mais à côté d'un très grand film.