Cinéma

"Je suis infiniment reconnaissant au public et à mes collaborateurs. Je remercie ma famille, mon fils et ma femme pour leur soutien", déclare Wong Kar-wai sur la scène du centre de Congrès de Lyon qui accueille la remise du Prix Lumière. 

Le lauréat enchaîne des propos convenus de circonstance quand tout à coup, "Esther, ma femme, vient très rarement sur mes tournages. Elle préfère me laisser travailler en paix. Et pourtant, elle a toujours été là. Et dans tous les personnages féminins que j'ai pu créer à travers mes films, il y a toujours des éclats d'elle. C'est la raison pour laquelle son nom est toujours le premier à apparaître dans chacun de mes films. Et je tiens à dédier l'honneur qui m'est fait ce soir à ma muse Esther".

La vibrante déclaration d'amour de Wong Kar-wai à sa femme déclenche un extraordinaire tonnerre d'applaudissements. Celle-ci rejoint alors son mari sur scène pour recevoir avec lui, des mains d'Isabelle Adjani, le 9e Prix Lumière. Déjà attribué à Clint Eastwood, à Gérard Depardieu , à Martin Scorsese ou encore à Catherine Deneuve, cette récompense est considérée par le directeur du Festival Lumière et le délégué-général du festival de Cannes, Thierry Frémaux, comme le prix Nobel du cinéma.

Le cinéaste le plus allergique à la notion de pitch

Avant cette remise officielle dans le cadre du Festival Lumière qui se consacre exclusivement au cinéma classique, Thierry Frémaux aura, devant 3000 spectateurs et un parterre fourni d'invités prestigieux, de Charles Aznavour à Niels Arestrup, animé une soirée dont il a la recette. A la fois grand public et pointue, elle était composée de prestations musicales relevant de l'univers de Wong Kar-wai, de séquences de montage virtuoses d'extraits de films et de deux hommages de haut vol.

Ainsi le réalisateur Olivier Assayas - un temps le mari de Maggie Cheung, héroïne de "In the mood for love" -, a développé l'idée que Wong Kar-wai avait transgressé les règles du cinéma. Il s'est débarrassé du scénario, de la dramaturgie, de la contrainte du budget, pour inventer son chemin et atteindre le bout de son inspiration. Et de rappeler que les tournages de Wong Kar-wai s'étalent sur des années. "En Occident, on voit Wong Kar-wai comme un styliste mais son cinéma est habité de sens comme le sont les romans de Patrick Modiano. Il est le cinéaste du souvenir du souvenir", concluait le réalisateur de "Sils Maria".

Quant à l'hommage brillant de Bertrand Tavernier, on retiendra ses deux formules définitives. "Wong Kar-wai est le cinéaste le plus allergique à la notion de pitch". Pas mieux ! "Le cinéma de Wong Kar-wai triomphe de la dictature du temps". Pas mieux non plus.

La trinité "écriture, tournage, montage" dans un autre ordre

Dans un Théâtre des Célestins comble au cœur de Lyon, un millier de personnes sont venues assister à la master class du réalisateur de "Chungking Express", une opportunité de mieux comprendre sa façon singulière de fonctionner. "Je n'échappe pas à la trinité ''écriture – tournage - montage', explique le cinéaste. "Sauf que je ne vois pas pourquoi ce serait forcément dans cet ordre-là. On peut très bien se remettre à écrire après avoir monté. Ecrire est la phase que j'aime le moins car elle est solitaire. Je ne parviens pas à trouver des auteurs qui travaillent avec moi car je change d'avis tout le temps. J'aime bien le montage mais mes post-productions sont très brèves. Pour moi, l'étape essentielle est le tournage. C'est long , mais c'est là que le film prend vie. Pour moi, il existe deux façons d'envisager le travail d'un acteur. Pour les uns, le scénario est un moule que les acteurs doivent remplir. Moi, j’ai un autre rapport aux acteurs, aux collaborateurs. Je crée un espace et je les observe. Ce sont eux les créateurs. Par exemple, j'ai constaté que le texte que j'avais écrit pour Maggie Cheung dans « In the Mood for love » était bien moins intéressant que la façon dont son corps parlait. J'ai supprimé ses lignes pour la laisser s'exprimer autrement. Il s'agit pour moi d'accompagner les acteurs, les collaborateurs dans leur création".

De quoi être in the mood pour revoir les dix films de 9e prix Lumière.