Cinéma

You Were Never Really Here. Vous n’étiez jamais vraiment là. C’est important un bon titre, c’est une bouée à laquelle le spectateur peut s’accrocher quand il se sent en train de couler.

Joaquin Phoenix est-il really là ? Est-il vraiment cette masse épaisse de graisse, de muscles, de barbe, de cheveux pas lavés, avec un regard vitreux, transparent, spectral, vide ?

Son histoire est-elle really là ? Non, elle est restée dans la tête du personnage. C’est un film mental. Le petit Joaquin fut un enfant martyre, alors quand il apprend qu’une gamine est la prisonnière de méchants politiciens lubriques, il n’écoute que son trauma. Il s’en va la sauver en défonçant à coups de marteau ceux qui se trouvent sur son chemin. Liam Neeson, lui, aurait bêtement pris son flingue. Comme quoi, fermer les armureries ne suffira pas aux Etats-Unis, faudra fermer les Brico aussi.

Le cinéma est-il really là ? Alors là oui. Pas dans le sens narratif du terme. Lynne Ramsay invite le spectateur à une expérience sensorielle, elle y met toute sa virtuosité visuelle et sonore, pour faire ressentir tout ce que son anti-héros ressent, ne ressent plus, voudrait ressentir ou est incapable de ressentir.

L’esbroufe est-elle really là ? Oui aussi. On sent qu’on a fabriqué des scènes pour entendre le spectateur faire : whaow ! Un fils qui coule à pic dans un lac avec sa maman morte dans ses bras, c’est whaow. Notre tueur qui discute aimablement le bout de gras avec l’assassin agonisant de sa mère, c’est whaow ! Mais quand ils entament une petite chanson tous les deux, c’est whaow - whaow !

Lynne Ramsay est-elle really là ? Un peu dans le thème de l’enfance perturbée, des parents traumatisants - on n’oubliera jamais son formidable "We need to talk about Kevin". Un peu aussi dans ce désir d’immerger le spectateur dans le personnage. Mais on est passé d’un mélodrame psychologique intense à une bronsonerie complaisante avec un Joaquin Phoenix en surpoids.

Le spectateur doit-il really être là ? Le film a remporté deux prix à Cannes tout de même. Le prix du scénario et on a du mal à comprendre car il existe un pitch, un découpage, mais pas vraiment de scénario. Un papa pas sympa et un petit tour en Irak, cela suffit-il pour devenir marteau ?

Quant au prix du meilleur acteur, c’est la prime au kilo, une récompense pour soutenir le courageux comédien qui va passer l’année suivante avec 80 gr de poisson blanc et de la salade. Le seul prix que le film really mérite, c’est celui de la com. "Le taxi driver du XXIe siècle" barre l’affiche en plus gros caractères que le titre du film. Et voilà comment on retourne la comparaison cruelle avec le chef-d’œuvre de Scorsese en un argument de vente. Cela mérite le prix Séguéla (une Rolex, bien sûr).


© IPM
Réalisation : Lynne Ramsay. Scénario : Lynne Ramsay d’après l’œuvre de Jonathan Ames. Avec Joaquin Phœnix, Ekaterina Samsonov, Alessandro Nivola… 1h 25.