Cinéma Grand prix à Gand, "Zagros", du Belgo-Kurde Sahim Omar Kalifa, sort ce mercredi. Entretien Hubert Heyrendt

Arrivé du Kurdistan irakien en Belgique en 2001 à l’âge de 21 ans pour rejoindre sa famille, Sahim Omar Kalifa y a accompli son rêve : devenir réalisateur. Passionné de photo et de vidéo depuis l’enfance - dans son village, il tournait des remakes de films hollywoodiens -, le jeune homme s’est inscrit à l’examen d’entrée de Sint-Lukas à Bruxelles, sans savoir qu’on n’y enseignait pas la direction photo. C’est l’un des membres du jury, le scénariste Marc Didden, qui l’a redirigé vers la réalisation.

A la fin de ses études, Kalifa partage sa vie entre son boulot d’interprète à l’Office des étrangers et la réalisation de courts métrages, très remarqués dans les festivals internationaux, dont "Land of Heroes", "Baghdad Messi" ou "Bad Hunter". Qui, tous, traitent de la communauté kurde. "J’ai aussi tourné certains courts en Belgique, avec des acteurs flamands, explique le jeune cinéaste en anglais. Mais je me suis dit que la diversité dans le cinéma belge était très pauvre; on n’a pas beaucoup de personnalités venues d’ailleurs. C’était peut-être plus intéressant, plus unique, de raconter d’autres histoires… Je fais des films qui me sont très proches mais qui ne sont jamais autobiographiques."

Le difficile rapport à la tradition kurde

C’est à nouveau le cas pour son premier long métrage "Zagros", qui sort en salles ce 15 novembre. Grand prix du jury du dernier festival de Gand, le film a décroché ce week-end le prix de la mise en scène et celui du public au festival d’Arras. Sahim Omar Kalifa y met en scène un berger kurde qui décide de rejoindre sa femme Havin, qui a fui vers la Belgique avec leur petite fille. Au pays, celle-ci était accusée d’adultère… Soit une histoire d’amour tragique sur fond de code d’honneur à la kurde.

Dans cette histoire, le cinéaste se sent sans doute plus proche du personnage féminin qui, comme lui, a décidé de prendre du recul par rapport à la tradition kurde en arrivant en Belgique. "Comme Havin, je suis ici au meilleur endroit pour moi, car j’y ai réalisé mon rêve de devenir réalisateur. Dans le film, Zagros vient en Belgique avec le sac que lui avait offert son père quand il est devenu berger. Cela symbolise qu’il essaye de faire au mieux, mais qu’il ne peut pas non plus totalement renoncer à la tradition. Moi, c’est la même chose. Ma famille s’est installée à Anvers. J’ai fait le choix, après mes études, de ne pas les suivre et d’aller habiter à Louvain. Sinon, j’aurais toujours été avec eux, à jouer aux cartes, au billard… Dans les cafés turcs ou kurdes, il n’y a que des hommes, qui restent toujours entre eux et qui, du coup, n’évoluent pas beaucoup, n’acceptent pas le monde qui les entoure. Ceci dit, je ne veux pas non plus perdre ce qui est beau dans la tradition kurde. Si j’ai besoin d’argent par exemple, je peux emprunter 5 000 euros à un ami sans avoir besoin du moindre papier. J’aime beaucoup cette confiance, cette solidarité, le respect entre frères et sœurs…"

Le combat des femmes kurdes

Si tout le film est raconté du point de vue du mari, "Zagros" dresse, en creux, le portrait d’une femme libre. Ce qui comptait beaucoup pour Sahim Omar Kalifa, qui filme aussi les combattantes kurdes, que l’on a vues récemment gagner plusieurs victoires face à Daesh. "Les femmes kurdes ont changé beaucoup de choses. Il y a 20 ans, c’était encore très difficile pour un homme d’accepter que sa femme aille combattre dans la montagne. Où elles se battaient à la fois contre l’armée turque, Daech mais aussi pour le droit des femmes, contre la tradition… La transition d’une tradition millénaire vers la modernité fait beaucoup de victimes. C’est malheureusement le prix à payer si l’on veut un changement drastique de société. Ceci dit, on a vu cela aussi avec l’affaire Harvey Weinstein par exemple. Les femmes sont victimes partout, pas seulement au Kurdistan…"

En Belgique, Sahim Omar Kalifa se sent totalement libre de raconter tout ce qu’il veut, contrairement à d’autres réalisateurs kurdes. "Notre gouvernement voudrait qu’on ne tourne que des films de propagande sur la société kurde, confie-t-il. Mais si vous respectez votre tradition, votre culture, votre religion…, que pouvez-vous raconter ? Je me suis dit que je devais prendre des risques et parler de choses qui me déplaisent. Un de mes amis a été sélectionné deux fois à Cannes avec des films qui évoquent la corruption. Les journaux, les télés kurdes l’ont attaqué… Une des raisons, c’est qu’on n’a pas de tradition cinématographique au Kurdistan. C’est un pays très pauvre. Les gens ne vont pas au cinéma. Ils ne comprennent pas la difficulté que cela représente de faire un film. C’est d’ailleurs pour ça que je ne fais pas des films pour eux mais plutôt pour un public européen ou américain", conclut le jeune cinéaste.