Cinéma

Zero Dark Thirty", mis en scène par Kathryn Bigelow, est-il le reflet fidèle de la traque d’Oussama Ben Laden ? Pour développer ce film, la réalisatrice et son scénariste, Mark Boal, affirment avoir eu accès à des "informations de première main". Passage en revue des principales interrogations qui surgissent à la vision du film, en confrontant celui-ci à trois livres existant sur la traque.

Qui est "Ammar" ? Au début de "Zero Dark Thirty", un membre d’al Qaeda est interrogé par les agents de la CIA. De cette séance de torture sort un nom : Abou Ahmed al-Kuwaiti. La première fois que ce nom fut mentionné, selon le journaliste Mark Bowden, c’est par un agent d’al Qaeda nommé Mohamedou Ould Slahi. Lié aux pirates de l’air du 11 septembre 2001, Slahi fut arrêté en novembre 2001 et soumis à de "longs interrogatoires". Le nom d’al-Kuwaiti, d’après Peter Bergen, fut ensuite livré par Mohammed al-Qahtani, un Saoudien arrêté peu de temps après la bataille de Tora Bora, en décembre 2001. Qahtani a été interrogé "sans relâche" de novembre 2002 à janvier 2003. "Ammar" est donc un personnage fictif qui fusionne Slahi et Qahtani.

La torture a-t-elle joué un rôle dans la capture de Ben Laden ? La CIA et plusieurs parlementaires américains contestent le rôle qu’aurait joué la torture dans la capture du leader d’al Qaeda. Selon le directeur de la CIA Michael Morell, "le film crée la forte impression que les techniques d’interrogatoire renforcées, [...], ont été des éléments clés pour trouver Ben Laden. Cette impression est erronée". "Dans le cas de Qahtani, écrit Mark Bowden, les méthodes coercitives employées furent clairement documentées et rendues publiques. Le qualificatif de torture peut incontestablement être avancé en toute impartialité." C’est même le cas Qahtani qui amena le département américain de la Défense à limiter les "abus". "La torture n’a peut-être pas été décisive ni même nécessaire, mais elle fait assurément partie de l’histoire" conclut Bowden.

Qui est "Maya" ? Dans "Zero Dark Thirty", on suit essentiellement une jeune analyste de la CIA, Maya, interprétée par Jessica Chastain. A la vision du film, on peut croire que l’enquête et la traque lui doivent tout. Méticuleuse, zélée, obsédée par sa proie, elle affronte sa hiérarchie, qui ne croit pas à la piste d’al-Kuwaiti, puis que l’occupant du complexe d’Abbottabad est bien Oussama Ben Laden. Le "Washington Post" a identifié l’agente de la CIA qui a inspiré Maya. Le quotidien américain la décrit comme "combative", mais dotée d’un "caractère de cochon". Certains de ses collègues seraient "jaloux" du piédestal que lui dresse le film, tandis qu’elle se serait indignée de devoir partager une décoration avec ses collègues qui ont "essayé de lui faire obstacle". Intéressant est le témoignage de Mark Owen, l’un des commandos de la fameuse Team Six des Navy SEALs qui a mené l’attaque sur la maison de Ben Laden. Dans le livre où il relate l’opération, Owen raconte comment il a rencontré une certaine Jen, analyste de la CIA. "Recrutée par l’Agence dès sa sortie de l’université, elle travaillait depuis cinq ans dans une unité spéciale qui s’occupait de Ben Laden. [...] Elle avait travaillé dur pour assembler les pièces du puzzle." Sa description correspond à la Maya de Bigelow. Lorsqu’Owen lui demande quel est le pourcentage de chance que l’occupant de la maison d’Abbottabad soit Ben Laden, Jen répond : "cent pour cent". Comme Jessica Chastain, dans le film.

Le raid d’Abbottabad. "Zero Dark Thirty" se conclut par une reconstitution de l’assaut sur Abbottabad. Celle-ci est corroborée par les informations recueillies par Peter Bergen, Mark Bowden, qui recoupent elles-mêmes le témoignage de Mark Owen dans son livre-témoignage - jusqu’à ce détail qui, durant la vision du film, prête presque à sourire : pour amener le fils de Ben Laden à se découvrir par réflexe, les hommes du commando l’ont simplement interpellé par son prénom - "Zahid ! Zahid !" Le modus operandi, les circonstances dans lesquels les hommes de la maison furent abattus, l’absence de prise de risque des SEALs ou de défense de Ben Laden : tout correspond aux témoignages des SEALs et des femmes et des enfants de la maison.

Le rôle de Barack Obama. Barack Obama apparaît par images d’archive interposées, pour rappeler son élection au milieu de la traque, mais surtout ses prises de position contre la torture. Une insertion dont l’interprétation est ambiguë : elle tend à souligner que sa décision a compliqué la vérification de leurs informations par les agents de la CIA. Or, le film omet de rappeler que, dès son arrivée à la présidence, Obama a donné pour instruction aux responsables de l’appareil de renseignement américain de refaire de Ben Laden leur priorité, alors que la piste, sous l’administration Bush, "avait refroidi", précise Mark Bowden. De même, c’est Obama qui a intensifié le recours aux forces spéciales pour les opérations "ciblées" sur les dirigeants d’al Qaeda. Sur ce point-là, la vision du film, ailleurs rigoureusement documenté, est singulièrement partielle, sinon partiale.