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La compétition, un film de 11 jours

FERNAND DENIS

Mis en ligne le 24/05/2004

Ces 19 films qui se sont enchaînés et répondus les uns les autres, ont formé un extrêmement long métrage, soigneusement monté Un thème: l'enfermement.

ENVOYÉ SPÉCIAL À CANNES

S' il existe un plaisir de festival, un plaisir à enchaîner les films à dose massive, c'est sans doute de voir subitement surgir un thème. Comme s'il y avait quelque chose dans l'air du temps à Tokyo, Rome ou Buenos Aires qui poussait des cinéastes à traiter un même sujet.

Ce thème dominant est apparu dès les premières projections, celui de l'enfermement, de la séquestration.

Ainsi «Nobody Knows» met en scène l'histoire poignante - inspirée d'un fait divers réel - de quatre enfants japonais ayant vécu six mois dans un appartement, après avoir été abandonnés par leur mère. Dans «Les conséquences de l'amour», un quinquagénaire italien vit, lui, dans une chambre d'hôtel, depuis des années. Il ne parle à personne, ne sort pratiquement jamais, passe sa vie à regarder les autres et à faire part de ses observations avec sa voix intérieure. C'est une version latine de «The man who wasn't there». Et puis, en Corée, un soir de beuverie, un homme se retrouve lui aussi enfermé dans une chambre d'hôtel. Il va y rester quinze ans. Une fois libéré, «Old boy» n'a qu'un but : savoir qui et surtout pourquoi on lui a volé quinze ans de sa vie. Il reste prisonnier, de son désir de vengeance cette fois.

Lorsqu'un thème s'impose ainsi d'emblée, inévitablement, on est amené, forcé même, à regarder les films suivants à partir de ce point de vue. En l'occurrence: qu'est-ce qui nous enferme? Les réponses ne manquent pas.

Il y a la tyrannie de l'apparence, par exemple, dénoncée avec humour par «Shrek 2», avec esprit par Joui et Bacri dans «Comme une image».

Il y a les regrets, les remords, qui maintiennent dans le passé les personnages de «La femme est l'avenir de l'homme» et plus encore l'écrivain de SF de «2046». Celuio a imaginé un train qui conduit aux souvenirs perdus et pour lequel il n'existe pas de ticket retour.

Il y a la mondialisation, qui embouteille même les grands crus dans une logique commerciale qui détruit un patrimoine millénaire. C'est ce que montre lumineusement l'enquête documentaire de «Mondovino». Il y a la technologie qui restreint la liberté des humains dans «Innocence», un manga japonais.

Il y a même le succès qui peut-être une prison, dorée certes, si on en croit le portrait du génial acteur de «The Party», que Stephen Hopkins regarde par le trou de la serrure dans «The life and death of Peter Sellers».

Il y a enfin, la cupidité qui pousse un chef d'Etat à déclarer la guerre pour s'enrichir avec quelques amis selon la thèse de Michael Moore dans «Fahrenheit 9/11».

Mais comment en sortir? Comment briser ses chaînes? Comment se libérer?

Pour Emir Kusturica, l'amour est plus fort que les luttes fratricides dans «La vie est un miracle». Et ce spécialiste de l'enfermement qu'est le réalisateur de «Underground» de recommander aussi la proximité de la nature et la compagnie des animaux.

Pour Michael Moore, la réponse est simple. Pour sortir les Etats-Unis de la mouise, il suffit de se débarrasser de Bush. Hans Weingartner voit plus loin. Comment sortir de la société capitaliste et de sa logique infernale? Avec un humour assez inattendu, le réalisateur allemand de «The Edukators» confronte les générations et leurs alternatives.

Mais on ne peut réellement changer le système. Avant de changer le système, il faut aussi savoir changer soi-même.

Deux films l'assurent, il existe un moyen efficace: le voyage. Et ce voyage doit être un long voyage, de préférence à pied, afin de pouvoir se frotter vraiment à d'autres réalités.

Alberta et Ernesto avaient vingt ans quand ils ont quitté Buenos Aires pour parcourir le continent latino américain en moto. Si la Norton n'est jamais arrivée à bon port, Ernesto était devenu le Che à l'issue des 8000km. Il avait eu la bonne idée de tenir des «Carnets de voyage». A Paris, un fils de rapatriés d'Algérie et une jeune beur décident sur un coup de tête de partir à Alger, pour retrouver leurs racines. A travers la France, l'Andalousie, le Maroc, ce sera un voyage à la fois très rude et très musical de ces deux déracinés vers leur origine. C'est ce que raconte Tony Gatlif dans «Exil».

Mais le voyage conduit parfois nulle part. Pour Maggie Cheung qui incarne un héroïnomane, il faut une plus forte motivation pour en sortir. Si elle veut revoir son petit garçon, pouvoir l'élever, cette junkie va devoir changer de vie, devenir «Clean».

Au-delà de son intérêt intrinsèque, chaque film fut aussi comme un plan séquence de la compétition officielle, sorte de très très long métrage, soigneusement monté par Thierry Frémaux.

En effet, les oeuvres se sont enchaînées et répondues de façon fascinante, apportant leur éclairage à la réflexion mais aussi une touche d'exotisme ou de musique, un temps fort ou un temps plus faible, des surprises et des déceptions. Soit un film unique, celui de la 57e édition.

© La Libre Belgique 2004

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