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La semaine infernale
"Ça va mal !"
Gilles Dal
Mis en ligne le 18/10/2008
Moraliste : "je suis choqué ! Il y a la famine au Darfour, la guerre en Tchétchénie, et vous, vous venez avec vos petits comptes d'apothicaire ?
Dites, vous savez à quoi je vois que la crise financière mondiale est en train de devenir vraiment grave ? Au fait que les économistes du monde entier se mettent à parler exactement comme des négociateurs suants sortant d'une nuit blanche à Val-Duchesse, après seize heures de pourpalers ininterrompus à propos de Bruxelles-Hal-Vilvorde.
"Oser s'attaquer aux véritables sources du problème", "prendre le problème à bras-le-corps", "se mettre autour de la table et discuter sans tabous", "prendre toutes ses responsabilités", "tirer toutes les conséquences de ce qui est en train de se passer"... aucune formule creuse ne nous est épargnée, et c'est à leur répétition compulsive qu'on voit que ça va vraiment mal.
"Tirer toutes les conséquences de ce qui est en train de se passer"... tout un programme ! Vous imaginez Churchill, en 1940, s'adressant à la population britannique, déclarant : "mes chers compatriotes, pour gagner la guerre, voici mon programme : je compte tirer toutes les conséquences de ce qui est en train de se passer. Voilà, c'est tout, bonsoir à tous" ? Un peu court !
Cela dit, comme expression qui ne veut rien dire, il y a aussi celle-ci, très populaire en ce moment : "ne pas se cacher derrière son petit doigt". Etrange formule, parce que quand bien même voudrait-on se cacher derrière son petit doigt, que ce ne serait de toute façon pas possible; donc, je ne vois pas bien l'intérêt de dire qu'il ne faut pas le faire.
Il y a également le très rassurant : "ne pas céder à la panique". Ouch ! Les derniers à qui on a dû dire ça, ce devaient être les malheureux sur la passerelle du Titanic, ou les passagers des avions qui se sont écrasés le 11 septembre 2001; on imagine en effet mal des vacanciers en visite à un club à Djerba la Douce s'entendre dire : "bonjour, bienvenue dans notre village-vacances; nous espérons que vous allez passer un excellent séjour parmi nous; surtout, ne cédez pas à la panique". Non !
Il y a des formules, comme ça, dont on sent qu'elles n'annoncent rien de bon. Ces temps-ci, par exemple, si votre banquier vous dit : "l'état de votre compte en banque ? Oh, écoutez, commençons par l'essentiel : comment va la santé ?", vous savez que c'est mauvais signe.
Il y a des tas d'autres options.
Détachée, par exemple, si votre banquier vous dit : "oh, vous savez, l'argent, l'argent... il n'y a pas que ça, dans la vie, voyons !"
Psychologue : "alors voilà, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c'est qu'il n'y a qu'une seule mauvaise nouvelle. Et la mauvaise nouvelle, c'est que vous n'avez plus rien".
Poète : "connaissez-vous la métaphore de la neige et du soleil ?"
Moraliste : "je suis choqué ! Il y a la famine au Darfour, la guerre en Tchétchénie, et vous, vous venez avec vos petits comptes d'apothicaire ? C'est d'une mesquinerie !"
Bouddhiste : "ruiné ? Tout de suite les grands mots ! Je dirais plutôt détaché des biens de ce monde".
Accusatrice : "eh bien, je suis déçu, tiens : finalement, vous êtes un type très matérialiste; vous êtes très pognon, pognon".
Indignée : "dites, si c'était si facile de gérer votre argent, vous n'aviez qu'à le faire vous-même !"
Philosophe : "écoutez, avant vous aviez plein de zéros sur votre compte, maintenant vous n'avez plus qu'un seul, finalement ce n'est pas plus mal : la mesure en toute chose, n'oubliez jamais !"
A la manière d'un coach personnel : "cette crise tombe à point nommé; c'est enfin l'occasion pour vous de rebondir, peut-être même de vous révéler ! Dois-je vous rappeler que le général de Gaulle a eu besoin d'une guerre mondiale pour dévoiler tout son potentiel ?".
Mystérieuse : "où est passé l'argent que vous aviez mis en dépôt chez nous ? Ah, ça, vaste question ! Qui pourrait le dire ?... Y a-t-il une vie après la mort ?, d'où vient l'amour ?... C'est une grande question, que vous soulevez là".
Enfin bon ! Tant que les dirigeants de l'Eurogroupe ne se mettent pas d'accord sur une motion qui dirait juste : "nous sommes vivants, et c'est l'essentiel"...
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