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"Sans ombre" mais aux mille reflets
Martine D. Mergeay
Mis en ligne le 16/04/2011
Comment ce magicien d’Hugo von Hofmannsthal a-t-il pu inventer l’histoire de cette "Femme sans ombre" ? Dès 1911, le poète allemand avait soumis à Richard Strauss le projet d’un livret inspiré d’une nouvelle de Wilhelm Hauff, "Le cœur pétrifié", et enrichi d’éléments des "Contes des Mille et Une Nuits", du "Divan" de Goethe, des "Disciples de Saïs" de Novalis, autant dire une masse d’éléments littéraires et symboliques tournant autour de la question de la maternité et de la descendance, articulée à celle de la fraternité entre les êtres humains. Féerie et trivialité réunies dans un texte dense et poétique : une fois terminé, ce livret fut pour Strauss du pain bénit. Finalement créé en 1919, au sortir de la guerre, l’opéra se révéla d’une richesse musicale inouïe. Orchestration luxuriante, écriture vocale ample, expressive, novatrice (tout en renouant parfois avec la radicalité d’Elektra), on n’en finirait pas d’énumérer les qualités de cette partition longue et touffue, et néanmoins captivante (un conte de fée ).
Pour la production du Vlaamse Opera (coproduction avec l’Opéra de Graz), le Zurichois Marco Arturo Marelli a conçu une scénographie particulièrement habile, balancée entre le surnaturel (le monde des Esprits) et la rude réalité (l’entrepôt du pauvre teinturier) et permettant de suivre le cours des événements grâce à des changements à vue, ballet de parois courbes (aux parties convexes miroitantes), mêlant ou séparant les deux mondes, admirablement éclairées, et alimentant la force théâtrale et plastique de la pièce. Le visuel, rigoureusement stylisé, embarque l’exotisme à dose homéopathique - contenu des vitrines illuminées du palais, allures japonisantes du faucon rouge, costume de la femme du teinturier - mais c’est suffisant pour ouvrir le rêve. La direction d’acteurs, enfin, joue sur les deux tendances - hiératique et populaire - avec efficacité et naturel. Avec une magnifique scène finale.
Placé sous la direction d’Alexander Joel, l’orchestre nous a laissé une impression paradoxale (encore accusée par les distorsions acoustiques dans la salle) : bonne dynamique générale, sonorités colorées, solos brillants, en particulier du côté des vents, mais cruel manque de profondeur et même d’engagement, du côté des cordes, le cœur même de l’orchestre. La distribution, enfin, est inégale mais attachante, avec dans le rôle-titre Marion Ammann, voix souple et lumineuse mais trop petite et altérée par le vibrato, l’excellente Tanja Ariane Baumgartner, voix stable et homogène, grande présence scénique, dans le rôle ambigu de la Nourrice et l’impétueuse Stephanie Friede, la Femme du teinturier, dans un emploi sur mesure. Le ténor américain Jon Villars, grand, puissant, charismatique, type même du "Heldentenor" chante l’Empereur, et le baryton-basse Thomas Johannes Mayer, que l’on a pu apprécier en Amfortas, dans la récente production de "Parsifal" à La Monnaie, prête son timbre chaleureux et sa fine musicalité au personnage de Barak. Werner van Mechelen, pour une fois hiératique, est le Messager des Esprits et la soprano Dorine Mortelmans chante avec grâce le rôle-clef du Faucon.
A l’Opéra de Gand le 17 avril à 15h. A l’Opéra d’Anvers, du 27 avril au 11 mai. Infos : Infos : 070.22.02.02 ou www.vlaamseopera.be



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