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Une prise d’otage pas comme les autres

Camille de Marcilly

Mis en ligne le 20/01/2012

Georges Lini met en scène “Gagarin Way” de Gregory Burke au Théâtre du Méridien. Une réussite portée par de formidables comédiens.

Voici un spectacle percutant, haletant et si intelligent qu’il résonne aujourd’hui plus fort encore qu’il y a dix ans, date de l’écriture de la pièce de Gregory Burke. Ce texte, l’auteur écossais né en 1968, l’a écrit après avoir vécu de petits boulots alimentaires pendant une dizaine d’années. L’urgence, les mots qui se bousculent, la nécessité de dire la précarité, l’injustice et la suprématie mondiale de l’économie sur les hommes se ressentent dans "Gagarin Way" - de nombreuses fois primé ces dernières années - qui est également traversé par la question du socialisme, du marxisme, et des classes ouvrières. Des thèmes qui teinteront l’œuvre que l’auteur fonde depuis dix ans.

C’est l’histoire de deux employés, syndicalistes et prolétaires, qui décident de kidnapper l’un des grands patrons de leur entreprise, menacée de délocalisation. En le séquestrant et en l’assassinant, ils veulent ainsi "faire passer un message" à ceux qui tirent désormais les ficelles du monde, les dirigeants de multinationales, responsables de tous les maux et des inégalités sociales à leurs yeux. Sauf que le pauvre zouave n’est pas japonais comme ils s’y attendaient mais originaire de leur petite ville ouvrière écossaise. Consultant en visite pour effectuer un audit sur l’entreprise et plutôt blasé, l’otage a tout de l’homme épuisé et rien du grand patron ambitieux. Les kidnappeurs non plus ne ressemblent pas à des tueurs sans foi ni loi prêts à de la violence gratuite. De référence littéraire en référence historique, les deux "voyous" sont finement renseignés même si quelques "couacs" émaillent leur discours socialiste, comme le sac du McDo qui contient leur arme C’est clairement l’énergie du désespoir qui les fait passer à l’acte, la désillusion, le manque d’avenir, la perspective du chômage, l’aliénation du travail répétitif et désincarné. Mais c’est aussi le souvenir de patrons répétant le mensonge que chacun des employés, "de celui qui récure les chiottes au directeur exécutif", a la même importance dans l’entreprise allié aux considérations politiques vaseuses du vigile jeune diplômé en sciences politiques embarqué dans l’aventure déclarant qu’entre socialisme et capitalisme, plus besoin de choisir, on peut piocher dans les deux idéologies, qui énervent les kidnappeurs, et font basculer le spectacle.

Georges Lini met en scène sans temps mort cette prise d’otage dont l’intensité va crescendo. Les trois comédiens, John Dobrynine, François Prodhomme et Jean-Francois Rossion sont formidables dans leurs rôles auxquels on croit et s’attache. Quant à Vincent Lecuyer, il est époustouflant dans le rôle d’Eddy, la petite frappe à la langue bien pendue. Il balance la verve cynique de l’auteur, Gregory Burke, sans accroc et avec un aplomb stupéfiant, envoyant des vérités cinglantes à propos d’un monde qui part à la dérive au visage des spectateurs. Cynique, percutant mais aussi très drôle, "Gagarin Way" critique frontalement notre monde contemporain tout en résonnant de manière étrange tant les séquestrations de directeurs par leurs employés se sont multipliées ces dernières années tout comme les suicides d’employés de grandes entreprises. Au final, le spectacle, brillant, sème le doute et il est difficile de prendre parti.

Bruxelles, Théâtre du Méridien, jusqu’au 11 février. Durée : env. 1h30. De 9 à 18€. Infos&rés. : 02.663.32.11 et www.theatredumeridien.be

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