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Gerhard Richter : toute l’œuvre d’un géant

Guy Duplat

Mis en ligne le 08/10/2011

L’événement de l’automne à Londres : la rétrospective Richter à la Tate Modern. Cinquante ans de passion et de questionnement de la peinture.
Envoyé spécial à Londres

Gerhard Richter, né en 1932 à Dresde, fêtera l’an prochain, ses 80 ans et ses cinquante ans de peinture. Un grand moment pour celui que tout le monde indique depuis des années comme le plus grand artiste vivant. La Tate Modern lui consacre une grande rétrospective de toute son œuvre. L’expo ira ensuite à Berlin, à la Neue Nationalgalerie, et finira au Centre Pompidou durant l’été 2012.

Cette exposition permet de se rendre compte "physiquement" de l’apport de Gerhard Richter à l’histoire de l’art. Tout son parcours, à première vue si diversifié, de l’hyperréalisme à l’abstraction, des photos "surpeintes" aux monochromes, est habité par la même passion pour la peinture et les mêmes questionnements. Richter réalise ce que tout peintre devrait faire : chaque tableau est un recommencement de toute l’histoire de la peinture. Il interroge le statut de l’image, de la figuration, la place de la couleur, le jeu du hasard, l’existence d’une réalité, l’émotion devant l’art. Bien sûr, on a eu ces dernières années plusieurs remarquables expositions Richter qui ont chaque fois insisté sur des pans de son travail : les grands tableaux abstraits colorés à Cologne, les portraits à la National Portrait Gallery de Londres, les photos surpeintes à Leverkussen. Bien sûr, une expo comme celle-ci ne peut donner la mesure de certains ensembles qui demandent de la place comme sa série d’immenses sculptures de plaques de verre qu’on admire à la Dia Foundation près de New York, ou son grand vitrail de la cathédrale de Cologne. Mais cette rétrospective est un formidable hommage à un perpétuel créateur. On retrouve à la Tate, tous ses tableaux devenus des icônes dont on vend les reproductions dans les arts shop : sa femme nue descendant l’escalier, sa seconde femme lisant un livre à la fenêtre (hommage à Vermeer, notre photo), sa fille Betty se détournant de l’objectif.

Mais Richter ne se ramène pas à cela. L’intérêt de l’expo est de montrer qu’il a constamment mené de front plusieurs pistes de réflexion sur la peinture. Sans cesse, la figuration côtoie l’abstraction. Il montre que les deux ne sont pas si éloignés et que c’est dans le "flou" entre les deux que la peinture peut se déployer.

Mais le mieux est de suivre son parcours comme le propose l’expo. Tout démarre quand Gerhard Richter quitte l’Allemagne de l’Est et arrive à Düsseldorf en 1961. Il fait partie de cette génération d’Allemands de l’Est, bien formée dans les académies, et qui va imposer la si forte école allemande de peinture. Il découvre et dénonce la société de consommation et ses mirages. Il utilise des photos de magazines et de pub et les reproduits en peinture avec ce "flou" caractéristique de son art, donnant à l’image un statut ambigu, comme un mirage. Il reprend aussi des photos de sa famille pour parler, le premier en Allemagne, des horreurs du nazisme. Mais, à nouveau, il se situe hors du discours, dans la pure production d’images qui paraissent surgir de l’oubli des générations ou s’y enfoncer. Il peint tout aussi bien son oncle Rudi qui se battit avec la Whermacht que sa tante Marianne (notre photo), handicapée mentale tuée par les Nazis par "eugénisme". Et quand il peint Paris vu du ciel, il utilise des grands coups de brosse pour donner à son tableau (ils sont alors tous en gris et blanc), l’impression d’un Paris bombardé comme le fut Dresde bombardée par les Alliés en 1945.

Pour Richter, la peinture peut s’intéresser à tous les sujets, même les plus difficiles. Il l’a montré toute sa vie et surtout dans sa formidable série, bouleversante d’émotion, qu’il a consacrée aux "suicides" de la bande à Baader, le 18 octobre 1977. Il a repris des photos des "suicidés" et les a peints, en gris et blanc légèrement flous, faisant d’Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan- Carl Raspe, des martyrs. Il utilise d’ailleurs volontairement l’outil du triptyque pour donner un aspect religieux à ces œuvres. Ce n’est pas qu’il approuve ce terrorisme mais il veut démontrer que la peinture ("c’est mon métier", dit-il), peut affronter l’Histoire. Il le montrera encore le 11 septembre 2001 quand son avion vers New York fut détourné au Canada. Il fit ensuite un tableau des attentats avec la même ambiguïté dans une image qui disparaît et apparaît à la fois, qui nous dit quelque chose et le cache tout autant, apparaissant plus "vrai" que la photo.

Mais dès les années 60, il développe en parallèle un axe, plus conceptuel et un axe abstrait. Il se place d’emblée face à Duchamp qui proclamait la mort de la peinture, quand il peint Ema, sa femme, nue, descendant l’escalier, référence directe à l’œuvre homonyme de Duchamp en 1912. Richter démontre que la peinture résiste. Il étudie aussi le hasard dans les milliers de combinaisons possibles des "Colour charts", ressemblant à des pubs Levis. Cette combinatoire des couleurs de base, en carrés, a montré sa puissance dans son magnifique vitrail de la cathédrale de Cologne. Il peignit aussi une série de monochromes gris car c’est pour lui, la couleur neutre, de l’absence de forme, de l’absence d’émotion, celle des camps de la mort.

Toute l’exposition explore ces questions, comme celle de l’échelle d’une œuvre. Quand il peint des nuages ou des détails de ses peintures fortement agrandis, on ne sait plus si on est dans l’abstrait ou la figuration.

On découvre alors à l’expo, l’explosion de couleurs de ses toutes grandes toiles abstraites, faites de couches successives, qu’il gratte ensuite et arrache pour faire des percées et des profondeurs. Mais en même temps, il peint aussi ses portraits de famille, si beaux, plein d’une infinie mélancolie. Il y montre que la réalité du sujet est inaccessible, le réel est dans la peinture même.

Si apparemment Richter, depuis 50 ans brouille les pistes et explore toutes les formes de peinture, du monochrome gris aux portraits réalistes, de l’abstraction aux photos surpeintes, des miroirs aux mosaïques de couleurs, son sujet est avant tout la peinture elle-même, ses infinies possibilités et sa matérialité. "La peinture n’a toujours peint qu’elle-même", disait-il. "Un homme ne se comporte et ne s’habille pas toujours de la même façon, tout en restant le même. C’est ce que je fais. Depuis Picabia et Picasso, c’est désormais un phénomène normal que d’employer des méthodes différentes. Ce qui me surprend toujours, à l’inverse, c’est que les gens disent devant un de mes tableaux : ‘c’est un Richter’, alors que je me donne tant de mal pour rester anonyme."

Le fil conducteur de l’œuvre est dans l’impossible représentation du monde. Qu’un tableau soit abstrait ou réaliste, qu’il soit une photo ou même un simple miroir, le sujet représenté n’est pas plus vrai ou faux. L’expo londonienne présente même de manière significative, un grand miroir placé par Richter. Photos, portraits peints ou miroirs, tous, ne donnent que l’apparence du sujet. Ainsi dans un miroir, l’image est inversée et n’est donc pas le sujet.

Gerhard Richter, Panorama, Tate Modern, Londres, jusqu’au 8 janvier. Londres est en 1h51 de Bruxelles grâce à l’Eurostar. À partir de 88 euros A/R

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