Livres - BD

Emil Michel Cioran avait vingt ans quand il publiait dans les journaux roumains les premières chroniques ici réunies. Il étudiait alors la philosophie à l'université de Bucarest, influencé très jeune par les oeuvres de Nietzsche, Dostoïevski et Schopenhauer, et effectuait sa thèse sur Bergson. Il n'avait pas encore écrit son premier livre, paru en 1934 sous un titre, «Sur les cimes du désespoir», qui annonçait la couleur de toute une vie.

Envoyé à Paris en 1937, l'étrange écrivain-philosophe s'y établira dès lors, écrivant la plupart de ses ouvrages en français désormais. Il vivra à Paris cependant entre chien et loup, à contre-jour, installé comme un nomade, errant comme un spectre jusqu'à sa mort en 1995 dans le Quartier latin, rédigeant ces lignes en janvier 1938: «Celui qui, après une longue série de déceptions, d'écoeurements et de défaites, ne connaît pas la poésie de ce crépuscule irresponsable qu'est le Quartier latin, celui-là est obligé de tout ensevelir en lui, dans l'introspection funèbre à laquelle on s'abandonne dans les villes des provinces roumaines. Tandis qu'ici on prend sa place aux côtés de tous les ratés, les vauriens et les émigrés de l'univers, on apporte sa contribution à leur délire».

À l'image du penseur russe Léon Chestov, Cioran pense qu'il faut situer le désespoir au coeur même de toute véritable réflexion philosophique. Éviter la souffrance, à ses yeux, c'est courir le risque de se perdre dans des abstractions qui n'ont rien à voir avec l'existence humaine. Mais, s'il dénonce les idéologies, les doctrines et les «farces sanglantes» dans son «Précis de décomposition», en 1949, il n'en militera pas moins vivement en faveur du fascisme roumain.

UNE PÉRIODE TROUBLE

Entre 1933 et 1935, Cioran en effet se trouve à Berlin en qualité de boursier de la Fondation Humboldt. Il est séduit comme tant d'autres à l'époque par l'idéologie nationale-socialiste, «barbarie créatrice» apte à sortir la Roumanie de sa torpeur et à en faire ce pays «puissant, démesuré et fou» dont il rêve. Il sympathise avec la xénophobe Garde de Fer de Corneliu Codreanu et subit nettement l'influence de Nae Ionescu, professeur d'extrême-droite qui influencera toute la génération de Cioran.

À ce propos justement, on lit ceci précisément dans le présent recueil «Solitude et destin»: «J'ai commencé à déchiffrer le trouble de la présence du professeur Nae Ionescu quand je me suis rendu compte que certains hommes avaient un tel rayonnement qu'on voudrait en tomber victime, ne plus être soi-même, mourir dans la vie d'un autre».

Dans un article consacré à «Cioran, Eliade, Ionesco, trois Roumains et le fascisme», l'historien Michel Winock écrira qu' «en quête d'identité nationale, fascinés par l'Italie mussolinienne et, à partir de 1933, par l'Allemagne hitlérienne, de nombreux intellectuels roumains nourrissent alors une idéologie nationaliste, antidémocratique et antisémite, à laquelle participent aussi bien Cioran qu'Eliade, lesquels, dans leur itinéraire français d'après-guerre, s'efforceront de camoufler des engagements impossibles à justifier».

L'IRRATIONALITÉ DE LA VIE

Plutôt que de grands systèmes philosophiques, Cioran privilégiera plutôt le genre littéraire de l'aphorisme, comme en témoigneront par exemple ses «Syllogismes de l'amertume» en 1952 ou ses «Aveux et anathèmes» en 1987. «L'avantage de l'aphorisme, c'est qu'on n'a pas besoin de donner des preuves. On lance un aphorisme comme on lance une gifle!» Autant dire que l'intellectuel roumain culmine dans la provocation.

Cioran, comme enchanté dans la douleur, sera l'auteur d'une oeuvre nihiliste, qui traite dès ce florilège de l'homme perdu dans l'histoire et dans le temps, de sa solitude dans l'existence, de sa finitude en regard de l'infini, et de «l'irrationalité organique de la vie», d'un relativisme qui va précisément à l'encontre de Hegel et de sa vision de l'absolu.

«Notre époque a pour mission de liquider l'optimisme», écrit-il alors en nous enjoignant de renoncer à s'illusionner et de saisir le destin immanent de l'homme. S'il tresse de jolies couronnes à des artistes comme Rodin, Dürer ou Maeterlinck - bel éloge pour un «esprit profond» empli de mystère -, Cioran aussi, c'est un regard noir, loin d'être toujours aimable, qui se pose avec mélancolie sur son siècle et sur l'histoire, préférant plutôt la folie, l'absurde, le grotesque ou «l'essor d'un esprit barbare» à la médiocrité des gens normaux qui jouissent de la vie à défaut de comprendre les grandes intuitions nées dans la nuit et la solitude.

© La Libre Belgique 2004