Livres - BD

On trouve, au dernier livre de Liliane Schraûwen, une humeur qui n’est pas sans rappeler cette réflexion qu’aurait eue Marcel Proust en regardant la mer depuis Cabourg : "Quand on ne voit pas Le Havre, c’est qu’il pleut. Quand on voit Le Havre, c’est qu’il va pleuvoir". "Lignes de fuite" est un roman d’amour et de mort dont les plages lumineuses s’assortissent d’un pessimisme récurrent. Liliane Schraûwen est une romancière de souffle qui fait vibrer ses histoires de fulgurances de bonheur que viennent obscurcir le pressentiment, voire la certitude, d’un malheur inévitable.

Avec son dernier roman, elle nous mène à la rencontre d’individus, différents et pourtant proches dans leurs existences éclatées, qui se cherchent, se rejoignent, se trouvent et se séparent parce que la vie n’est pas tendre pour ceux qui s’aiment. Tous ont derrière eux une expérience de douleur. Chacun va découvrir ou a découvert, dans sa perception fusionnelle d’autrui, un de ces moments d’éternité qui insufflent dans l’existence la mémoire d’un paradis entrevu et perdu. À travers un peintre à la main blessée entravant son désir de peindre, une femme meurtrie et mystérieuse, des adolescents qui se rassurent comme ils peuvent, une dame âgée qui a compris, toute petite, qu’il ne fallait pas s’attacher et a mal ou trop aimé ses enfants, on croise des personnages qui éprouvent les sentiments de la vie ordinaire. Ils sont peut-être nous. Peut-être d’autres à côté desquels nous passons quotidiennement sans les voir. Ni tenter de les comprendre.

Il est beaucoup de solitude, d’errance, de tendresse, de silence et de détresse dans ce livre sans illusions sur le destin qui attend les uns et les autres. Plus sereine toutefois qu’elle ne l’a été dans de précédents romans, Liliane Schraûwen demeure en fureur contre la souffrance et la bêtise humaines. Elle pointe avec assurance les non-dits qui font trébucher dans la douleur et le désespoir les moments privilégiés d’une intimité amoureuse ouverte à tous les possibles et, pourtant, toujours éphémère et déçue. "Tout le monde a des soucis, tout le monde essaie de s’en sortir et, à la fin, tout le monde est vieux et seul". Romancière fine et intense, elle a le sens du détail juste dans lequel on se reconnaît. Elle dit bien les gestes, les flambées, les attentes, peurs et blessures de l’amour. Et, en dépit du suicide un peu mélo de l’un de ses personnages, elle touche par sa lucidité, par sa sensualité et par la tension qu’elle introduit dans ses récits. On ressent, à la lire, l’expérience d’une femme qui a aimé, rêvé, souffert et, de livre en livre, interroge la vie et ce que chacun voudrait ou pourrait en faire sans y parvenir.

Lignes de fuite Liliane Schraûwen Luce Wilquin 247 pp., 21 €