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Le magistrat honoraire Raymond Buren a entrepris de publier le journal du voyage que le prince Albert, le futur Roi Chevalier, effectua au Congo en 1909, quelques mois à peine après que l’État belge eut pris la responsabilité de l’ancien État indépendant du Congo (EIC).

Premier membre de la famille royale belge à se rendre au Congo, le prince Albert voyage avec un haut fonctionnaire de la colonie, un aide de camp, un valet de chambre et un médecin. Il circule en train, à vélo, à pied, en bateau, à cheval et à bord de pirogues - dont celle exposée au musée de Tervuren. Il quitte Le Cap (Afrique du Sud) le 20avril et boucle son voyage trois mois plus tard, le 27juillet.

Il écrit son journal dès son retour, sur base de notes personnelles et de souvenirs. Ces carnets de route - publiés ici pour la première fois et dans leur intégralité - n’étaient pas destinés à la publication et l’on y trouve un franc-parler qui montre la clairvoyance de celui qui allait bientôt devenir le troisième souverain de la Belgique.

Le prince critique en effet d’une plume acerbe son oncle Léopold II - sans le nommer - même s’il se félicite de la qualité des chemins, meilleurs au Katanga qu’en Rhodésie, grâce "à la corvée" imposée par l’EIC.

L’OR À BRUXELLES

Mais Albert déplore que peu d’argent ait été consacré à la santé des populations, en particulier contre le fléau qu’est la maladie du sommeil. "L’hygiène n’est pas matière à profit immédiat ; il ne peut donc être question d’y consacrer de grandes sommes d’argent", ironise-t-il. "Depuis sept ou huit ans, on n’a plus consacré d’argent à aucun travail d’installation ou d’amélioration [] Le travail en Afrique, l’or à Bruxelles, voilà la devise de l’État indépendant." À cette époque, l’ABIR, société d’exploitation du caoutchouc, a distribué à ses actionnaires des dividendes de 1600 pc!

Albert préconise une "coopération" avec les Congolais. "Que pouvons-nous sans eux? Les considérer comme un troupeau taillable et corvéable à merci, c’est un crime au point de vue humanitaire mais, bien plus encore, une faute du point de vue économique."

LES ANGLAIS ACCAPAREURS

Le prince critique aussi le "secret" dans lequel Léopold II a tenu ses activités au Congo et plus précisément au Katanga, province cependant "bien connue des Anglais".

Car la cible préférée du voyageur est le manque de vigilance belge devant la montée en puissance des Britanniques dans ce territoire. Ceux-ci construisent un chemin de fer Rhodésie-Katanga, "inappréciable moyen de pénétration économique dans la partie la plus riche de notre colonie". Les Britanniques, écrit le prince, considèrent le Katanga comme "une vraie terre promise" et "parlent déjà avec des noms séparés du Congo et du Katanga" . Et comme on n’accède à cette province que par la Rhodésie, le transport et la commercialisation des minerais sont entre leurs mains. Il note en outre que les Britanniques sont "l’élément le plus actif" au sein de l’Union minière, dont ils possèdent la moitié des actions. Bref : leur "ambition accaparante ne peut échapper qu’aux aveugles".

Enfin, constatant que le travail forcé perdure au Congo, pour la construction du chemin de fer, Albert est aussi conscient de l’importance des voies de communication, sans lesquelles "la plupart des richesses resteront inexploitables". Et d’insister : on "peut former" les Congolais à des travaux spécialisés "avec l’appât d’un bon salaire".