Livres - BD

En l’art rigoureux qu’est la nouvelle, Anne Richter est orfèvre. Le bouquet sulfureux qu’est son "Chat Lucian" confirme que c’est sur la distance brève (où l’on court le risque de laisser le lecteur sur sa faim) qu’excelle l’exigente auteure de "L’Ange hurleur" qui sait freiner sa plume à temps, afin que le silence déchiffre la partition du mystère.

Tandis que miaule ce "Chat", on se félicite d’apprendre que, l’an prochain, L’Age d’Homme rééditera quatre recueils (aujourd’hui épuisés) de nouvelles d’Anne Richter, ainsi que "Le Fantastique féminin, un art sauvage", son remarquable essai que Jacques Antoine publia en 1984 et qui fit l’objet, en 2002 à La Renaissance du Livre, d’une version revue et augmentée. Dans le Fantastique - accordant une attention extrême aux menus aspects du quotidien pour décrypter l’insolite qui l’armure d’un invisible lierre-, la nouvelliste de "La Promenade du grand canal" se sent chez elle. Et par elle on s’y sent chez soi. S’il est facile de résumer un roman, sans le trahir trop, on ne le peut d’une nouvelle; ce serait non seulement la déflorer, mais la voir se faner sur-le-champ. Un fil rouge relie les pages dudit "Chat": celui de l’art, domaine des plus familiers à l’ancienne présidente des Midis de la Poésie dont la tribune accueillit tant d’orateurs prestigieux. Si dans "Le Chat Lucian" (sa fin, aussi feutrée que menaçante, eût enchanté Patricia Highsmith), il est question de Freud (l’artiste peintre vivant le plus cher du monde), il l’est, davantage encore, de l’inquiétant Balthus.

Mais là où Anne Richter éblouit, c’est par l’interprétation inédite, stupéfiante d’intelligence, qu’elle propose d’une toile cauchemardesque d’Artemisia Gentileschi, née à Rome en 1597 et de qui la vie eût pu inspirer le théâtre élisabéthain. Dont la couleur du rideau a la couleur du sang.

Le Chat Lucian et autres nouvelles inquiètes Anne Richter L’Age d’Homme 96 pp., env. 14 €