Au chevet de Chávez
- Publié le 23-04-2018 à 21h15
- Mis à jour le 24-04-2018 à 15h03

Avec "Les derniers jours du Commandant", plongée au cœur de la société vénézuélienne.Sous la présidence d'Hugo Chávez, la société vénézuélienne était divisée. Et il n'était pas rare qu'aux côtés de quelqu'un soutenant la révolution, il s'en trouve au sein d'une même famille, voire d'un couple, un autre pour qui le salut passerait par la mort du dictateur. Entre 2011 et 2013, un silence total règne quant à l'état de santé d'Hugo Chávez. Est-il vraiment en fin de vie, alors qu'il se fait soigner entre Caracas et La Havane ? De toute manière, l'homme d'Etat soutient que s'il a le cancer, c'est à cause des Etats-Unis. "Il trouvait louche que cinq chefs d'Etat du continent souffrent de la même maladie."
Le roman "Les derniers jours du Commandant", d'Alberto Barrera Tyszka (Caracas, 1960) convoque quelques personnages bien contrastés. Il y a dans la micro-société imaginée par l'auteur, Antonio Sanabria, pro-Chávez dont le fils Vladimir détiendrait une vidéo compromettante. Et puis son frère Miguel, ancien cancérologue portant un regard critique sur le régime, syndic d'un immeuble où vivote la famille Lecuna (Fredy, Tatiana et leur fils Rodrigo), des locataires à la situation professionnelle précaire en passe de se faire expulser.
La violence est omniprésente dans ce pays "en crise, sans aucune autre identité que l'incertitude", miné par les difficultés économiques et sociales et larvé par la corruption et la bureaucratie propres aux dictatures. Aussi, la mère de Maria est à cran : régulièrement, un homicide a lieu près de l'établissement que fréquente sa fille. "Un mort de plus et je te retire de l'école", assène-t-elle. Le matin où elle refuse de lâcher son sac à main, c'est elle qu'un gang abat froidement devant son enfant.
L'auteur vénézuélien convie encore une journaliste américaine, Madeleine Butler, débarquée de San Francisco pour tenter de saisir la personnalité de Chavez qui l'intéresse en tant qu'individu charismatique. Très vite, elle cerne la difficulté à joindre les deux bouts d'une population pour qui "faire le plein d'une voiture revenait moins cher qu'acheter une petite bouteille d'eau".
Dans un tel contexte, Fredy, journaliste sans emploi, est prêt à tout - y compris un mariage blanc, histoire de se rendre à Cuba pour obtenir des infos qui lui permettront d'écrire un livre. "Mon truc, c'est la réalité, pas la fiction", décrète-t-il. Ce à quoi son éditrice lui rétorque : "Eh bien tu te trompes : tout est fiction, y compris la réalité."
Mêler la réalité à la fiction, voilà ce que réussit particulièrement bien Tyszka quand il met en scène ces différents destins. Et cela, qu'il fasse se rencontrer virtuellement Maria l'orpheline et Rodolphe ou qu'il conduise Madeleine à Llanos, sur les terres qui ont vu naître Chavez et où, à la veille de sa disparition, le chef de l'Etat assiste à une messe ! La sève d'un roman mené tambour battant et peu avare en rebondissements.
M.-A.G.
- Les derniers jours du Commandant | Alberto Barrera Tyszka | traduit de l'espagnol (Venezuela) par Robert Amutio | Gallimard 260 pp., env. 22 €
EXTRAIT
"Chávez ne va pas mourir. Tout ça, c'est de l'intox médiatique. Tu verras. Voilà ce qu'avait dit son frère Antonio. Sur un ton péremptoire. Ils étaient allés se promener ensemble au Parc de l'Est et avaient fini par discuter et se disputer. Sanabria était couché sur le lit, à côté de sa femme. Il tenait la télécommande et zappait de chaîne en chaîne, à la recherche d'une quelconque information, d'une quelconque nouvelle récente. Depuis l'intervention, plusieurs jours avaient passé et on ne sait toujours rien. Le silence commençait à être une forme de violence. Pendant plus de dix ans, Chávez avait remodelé l'Etat et le pays en un système qui ne fonctionnait qu'en gravitant autour de lui, qu'en prononçant son nom."