Livres - BD

L'événement de cette rentrée littéraire est sans nul doute ce gros livre, génial et monstrueux. «Les Bienveillantes» de Jonathan Littell sont d'abord monstrueuses par leur volume: 900 pages en petits caractères, éditées chez Gallimard. Mais elles le sont surtout par leur sujet: les mémoires fictives d'un officier SS envoyé, sur le front de l'Est en Ukraine et dans le Caucase, surveiller les arrières de la Wehrmacht, dans des massacres sans fin des Juifs. Il se retrouve aussi à Stalingrad pour y vivre l'issue apocalytique d'un blocus ramenant l'homme à l'état de bête. Il en sera le dernier exfiltré, malgré une balle dans la tête. Puis, il étudiera le rendement des camps d'extermination, échappera de peu aux Soviétiques et quittera in extremis l'enfer final de Berlin. Par miracle (mais quel Dieu le protège?), il se fera passer pour Français et finira ses jours sans être inquiété, comme directeur d'un usine de dentelles dans le nord de la France.

Comme jamais, on suit les horreurs de l'Allemagne nazie à travers les yeux d'un bourreau et les arcanes compliquées de la bureaucratie paranoïaque du IIIe Reich. Les massacres de masse, les morts qui s'entassent, surtout Juifs, mais aussi Tziganes ou handicapés, et puis, par millions, Russes et Allemands, nous submergent mais sont à l'aune des faits réels. L'officier calcule que sur le seul front de l'Est et pour l'extermination des Juifs, il y eut une moyenne de 13 morts par minute, à toutes les minutes, toutes les heures, tous les jours, toutes les années de la guerre.

LA BOUCHERIE

Jonathan Littell a eu l'intelligence (l'écrivain n'en manque pas) de ne choisir ni un psychopate pervers, ni un fonctionnaire soumis aux ordres du Reich. Maximilien Aue est un brillant juriste de droit international qui lit Platon dans le texte, cite Tertullien comme Lermontov. Il dévore Stendhal en français dans les caves bombardées et peut tenir d'interminables discussions sur la religion juive, les peuples du Caucase ou discuter dans un bunker de Stalingrad avec un officier soviétique sur les mérites respectifs du bolchévisme et du nazisme.

Toutes ces réflexions - parfois longues mais toujours fascinantes - forment des pauses heureuses dans la litanie des horreurs décrites par un «observateur» fasciné par le fond de l'enfer. Aue n'est pas dupe. Très tôt, il pressent l'effondrement de l'Allemagne. Il a plusieurs fois l'occasion d'éviter l'horreur mais il choisit d'aller jusqu'au bout, de voir les extrêmes dans lequel son peuple se fourvoie. C'est l'absolu qui l'attire, l'absolu noir, le miroir des ténèbres de l'absolu artistique ou religieux. Mais jamais, et c'est ce qui rend le livre parfois si insupportable, il n'a le moindre jugement moral ou la moindre compassion. Les arcanes bureaucratiques des SS, les querelles sans fin entre les officiers, la fonctionnarisation de la boucherie (Littell use et abuse des sigles SS) viennent brouiller la perversité infinie des ordres.

ADORNO ET CELAN

Le philosophe Adorno disait qu'écrire un poème après Auschwitz était barbare. Le poète Paul Celan estimait qu'il n'y a que le silence pour décrire l'indicible. Jonathan Littell dit la même chose en prenant l'opposé. Il inonde le lecteur par des détails qui ne sont qu'une manière paradoxale de dire l'indicible et de nous laisser dans le silence désespéré.

Jonathan Littell mêle à ce récit l'autobiographie d'Aue. Un père national socialiste, sadique et absent, une mère haïe et, surtout, une soeur jumelle, Una, adorée, avec qui il a vécu dans son enfance une union totale et incestueuse qu'il ne cesse de pleurer. Aue se cantonne, faute d'Una, dans une homosexualité dangereuse à l'époque nazie et dans des rêveries fiévreuses, scatologiques et anales. Un parcours psychanalytique qui pourrait aider à comprendre sa dérive nazie, mais qui n'explique pas tout. Pour l'auteur, le fond du problème est qu'Aue est un «homme comme nous». Chaque matin, dans notre miroir, il y un Aue potentiel. Il est Caïn si nous croyons être Abel. Et on reste fasciné par l'histoire honteuse et noire d'Aue, d'autant plus que l'auteur a le talent de nous tenir sans cesse en haleine. Le thème de la gemellité mortifère, du miroir cassé, traverse le livre. Pour Aue, la guerre est un conte de fées inversé, où on ne cesse de casser ses jouets. Dans une comparaison démente, Aue fait des peuples juif et allemand des frères jumeaux, par leurs qualités, leur génie et leur volonté d'être des peuples élus. Et c'est cette proximité qui aurait été insupportable aux nazis.

Une incongruïté de plus à ce livre hors du commun est la personnalité de son auteur, dont c'est le premier roman: juif, né à New York en 1967, un bac à Paris en 1985 et un diplôme de Yale en art et littérature, marié à une Belge et habitant Barcelone. Il écrit directement, et très bien, en français. De 1993 à 2001, il a travaillé pour Action contre la Faim, pour qui il a dirigé des missions humanitaires à travers le monde, en particulier en Bosnie, au Nord-Caucase, en Afghanistan, et dans plusieurs pays africains. Il est, d'autre part, le fils d'un des plus grands écrivains d'espionnage américain, Robert Littell.

Jonathan Littell a réussi un coup de maître, un livre dérangeant, insupportable, démesuré, noir mais magnifique d'érudition, de vision apocalyptique et de folie. Qui laisse le lecteur, voyeur malgré lui, épuisé, sans voix, plus intelligent, avec comme un goût de vomi dans la bouche.

© La Libre Belgique 2006