Livres - BD Entretien

Axel Kahn, 65 ans, médecin généticien, chercheur et essayiste, aujourd’hui président de l’université Paris-Descartes, a été durant douze ans membre du comité consultatif national d’éthique et président du comité des sciences de la vie à Bruxelles. Il est le fils du philosophe Jean Kahn-Dessertenne, et le frère du journaliste Jean-François Kahn et du chimiste Olivier Kahn. Il est bien connu du grand public pour ses prises de positions sur certaines questions éthiques et philosophiques ayant trait à la médecine et aux biotechnologies, en particulier au clonage ou aux OGM.

Il vient de publier "Un type bien ne fait pas ça ", un essai très personnel où il passe en revue nombre de problèmes de notre époque, de l’euthanasie au clonage, des mères porteuses au diagnostic prénatal sur le sexe, et les commente d’un point de vue éthique en partant de son itinéraire personnel. Celui-ci se fonde, dit-il, sur un double impératif paternel : "un garçon bien ne fait et ne dit pas ce genre de choses", avait dit son père quand, enfant, il avait lancé une injure raciste. Et "il faut faire durement les choses nécessaires, sois raisonnable et humain", qui fut le terrible testament que son père lui laissa dans une lettre personnelle après s’être jeté d’un train dans un geste de désespoir que rien n’annonçait et qui laissa son fils, si admiratif de son père, dans une extrême détresse.

Ce double impératif à la fois simple et complexe, accompagne la réflexion du médecin, du chercheur, qui, ici, fait action de philosophe et de moraliste dans le plein sens du terme. Axel Kahn se montre humaniste total et intransigeant qui pose de nombreuses questions et dénonce les nouvelles postures scientistes des politiques ou des économistes. Un livre brillant. "Matérialiste darwinien, écrit-il, je considère que la vie n’a pas de sens. Agnostique irréductible, je ne crois pas à la création du monde, à un principe transcendantal de toute chose et de toute pensée, à l’Esprit déconnecté de l’humanité. Le prosélytisme athée ou religieux m’est étranger. Ce qui m’importe le plus, c’est le sens à donner à une vie qui n’en a pas en elle-même, cela est ma responsabilité. Ce qui importe c’est d’éviter d’aggraver par le discours le mal-être des personnes".

Et Axel Kahn conclut son livre passionnant : "Toute ma réflexion est issue d’une interrogation sur le Bien et le Mal, puisqu’on m’a assigné de tenter d’être quelqu’un de bien. Mais être quelqu’un de bien, qu’est-ce ? Etre, savoir ce que l’on est, accéder à la conscience de soi, exige l’aide de l’autre. De la sorte, être ne saurait se conjuguer au singulier : je suis parce que nous sommes. Etre quelqu’un c’est, bien entendu, l’être dans le regard d’autrui, seul capable d’en juger. Quelqu’un de bien n’oublie jamais de privilégier la contribution de son talent, de son énergie, de son imagination et de son œuvre à l’épanouissement de l’autre".

Votre livre part de réflexions très personnelles sur votre propre vie comme si vous deviez définir de quel surplomb vous regardez le monde et ses problèmes ?

Exactement. Je devais dire, comme un journaliste le ferait, de quel point de vue, avec quelles subjectivités j’observe le monde. Les scientifiques ont aussi une subjectivité qu’il faut pouvoir voir. Je cite l’exemple d’un article paru en 2005 dans la revue Science qui suggérait qu’on avait trouvé la cause génétique des soi-disant moindres capacités mentales des Noirs d’origine africaine. Un scientifique a donné ce résultat qui s’est avéré faux sans que personne ne proteste ! La science n’est pas morale en soi comme le montre l’exemple de Fritz Haber, prix Nobel de chimie 1918 et qui le méritait pour avoir trouvé le moyen de transformer l’azote en engrais, sauvant ainsi des millions de vies humaines mais il fut aussi le père de l’arme chimique, de l’ypérite au zyklon B !

Votre enfance fut difficile : famille juive marquée par la guerre, divorce de vos parents, suicide dramatique de votre père tant aimé se jetant d’un train. Pourtant vous semblez avoir été heureux ?

J’ai fait preuve de résilience dirait Boris Cyrulnik, mais mon sentiment est que, malgré ce que vous dites, j’ai eu de la chance : être élevé dans un milieu intellectuel où l’esprit est là et qui a donné aux enfants les moyens de découvrir la richesse qui est en eux, des parents qui nous ont aimés et appris à aimer le beau et la culture. Tout cela, ce sont des bagages tellement puissants. Mes parents nous ont donné les armes qui nous ont permis de nous déterminer.

Mais comment jugez-vous le suicide de votre père ?

Je ne porte pas de jugement moral sur lui mais bien, sur moi. On n’avait rien vu venir. On a tout pris de notre père et nous sommes restés dans une cécité totale, sans rien voir de son immense détresse. On aimait notre père et pourtant nous lui avons manqué. Si on lui avait fait comprendre qu’il y avait d’autres issues que de sauter, peut-être ne serait-il pas mort ? Compte tenu de son exigence intellectuelle, mon père s’est senti coincé par une vie qui n’était plus faite pour lui, sur le plan sentimental, financier et intellectuel. J’admets aussi dans mon livre que j’ai vu trop tard les qualités de ma mère comme d’ailleurs celles des femmes en général. Nous vivions dans un monde d’hommes, mais depuis, j’ai totalement changé et j’ai une énorme admiration pour la manière féminine d’être humain.

Avez-vous été “un type bien” ?

Je ne puis pas juger mais en jetant un regard en arrière, j’ai essayé d’exprimer mes capacités, ma créativité, de ne pas trop gâcher mes talents en lien avec le regard de l’autre. A 65 ans, je pense un peu plus à ma fin. Je ne crains pas particulièrement la mort, mais elle me donne un sentiment d’urgence. Ce que je ne fais pas maintenant, je ne le ferai plus. Mais au lieu d’amener à des excès, cela me donne une certaine sérénité.

Que pensez-vous de Graig Venter qui vient d’annoncer avoir réalisé un ADN synthétique, de la vie artificielle ?

C’est un exploit technologique, mais je n’y vois pas de danger moral ou de menace pour l’homme. Une personne malfaisante a bien des possibilités, beaucoup plus simples et moins coûteuses d’attenter au monde si elle le voulait.

Toute recherche est-elle bonne ou le scientifique doit-il parfois dénoncer ?

Le chercheur dans sa pratique quotidienne n’est pas dispensé d’une réflexion sur sa recherche. Il est aussi un citoyen. Il est comme la vigie d’un bateau qui repère, le premier, un récif. Le scientifique n’a pas en soi, à se limiter, mais la limite à sa liberté est la liberté des autres. Il est aussi un citoyen qui doit dénoncer des menaces éventuelles pour autrui.

"Un type bien ne fait pas ça , Morale, éthique et itinéraire personnel" par Axel Kahn à Nil (Editions), 277 pp., env. : 19 €.