Livres - BD C’est du moins l’opinion de l’auteur des Fourmis, l’un des plus lus en France. L’homme, adulé comme une pop-star en Corée du Sud, revient pour nous sur son succès (20 millions de livres vendus), l’actualité qui l’inspire et les récentes découvertes scientifiques et technologiques.

Bernard Werber est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

"Les micro-humains"*, le roman que vous venez de publier, retrace l’histoire de la société Pygmée Prod qui commercialise les services d’une race d’humains de 17cm de haut. Leurs taille et minuties offrent de nombreux services. Mais tout va basculer… Quel message voulez-vous faire passer ?

Nous sommes une humanité de transition. Nous avons l’impression d’être l’aboutissement de toute l’expérience de la vie sur Terre, mais il se peut qu’il y ait un épisode qui suive. Notre génération peut tout gâcher en foutant la planète en l’air ou - au contraire - permettre à la prochaine espèce de faire des progrès considérables. Nous sommes la première génération de l’évolution choisie et non plus subie. On peut décider de notre avenir.

Dans ce livre, on reconnaît les influences de la télé-réalité, la société de consommation, les avancées scientifiques,… Mais qu’est-ce qui vous inquiète le plus finalement ?

La montée de la connerie ! (rires) Ce n’est pas que ça m’inquiète, mais tout ce qui est défoulatoire est mis en avant, alors que tout ce qui va pousser les gens à être responsables de leurs actes est mis de côté. Je crois ne toucher que les gens intelligents qui lisent, ce qui limite l’impact de mon travail.

Pourtant, votre particularité dans la littérature française, c’est d’écrire un genre de science-fiction accessible à tous les lecteurs.

Non, en réalité je ne peux agir que sur les lecteurs qui n’ont pas d’œillères. Ce sont donc souvent des jeunes sans préjugé, mais qui sont dans l’émerveillement et l’envie de savoir. Mes livres n’intéressent pas ceux qui pensent tout savoir et avoir tout compris.

C’est votre explication par rapport à des critiques littéraires qui n’apprécient pas beaucoup vos livres ?

Je fais du rock and roll alors que les critiques ne repèrent que la musique classique. En France, ils n’ont même pas compris le sens de mon travail. Je ne raconte pas des histoires rigolotes, mais l’avenir de l’humanité. Par contre, en Russie et en Corée, les critiques l’ont très bien compris et le font vivre. Nul n’est prophète dans son pays… Mais je revendique aussi être un auteur populaire, facile à lire, visuel, sans mot compliqué,… un peu comme un film.

Vos descriptions de décors et les rythmes sont tout à fait adaptés aux scénarios de films hollywoodiens. Vous n’avez pas de projets ou de propositions cinématographiques ?

Je suis un auteur français. En France, il n’y a pas de culture du cinéma fantastique ou de science-fiction. Les rares tentatives ont été des échecs. La Planète des Singes, roman français, a été mis sur grand écran aux Etats-Unis. Et les Américains estiment qu’ils ont tout chez eux, donc je me retrouve au milieu d’un terrain de tennis avec deux joueurs qui n‘ont pas besoin de moi. Ceux qui y ont pensé ne le font pas par crainte des coûts en décors et effets spéciaux.


En Corée du Sud, vous êtes accueilli comme une pop-star (vidéo en bas de l'entretien), d’où vient votre succès un peu délirant dans cette partie du monde ?

Dans ce pays de 50 millions d’habitants, le niveau d’alphabétisation est supérieur à celui de la France. Mais surtout, ils s’intéressent énormément au futur et aux nouvelles technologies. Ce n’est pas le cas en France.

Vous qualifiez la religion de « prêt-à-penser » dans ce livre. Vous ne voyez aucun sens aux religions ?

Non, je pense qu’elles avaient une utilité de cohésion sociale à un moment donné de notre Histoire. Elle permettait aux gens d’avoir moins peur de la mort. La science ayant fait des progrès, la religion va être remplacée par la spiritualité. Elle deviendra une forme de religion personnelle, une perception de l’Univers, de l’existence du monde et de sa naissance. On ne sera donc plus des ambassadeurs de quelqu’un qui n’a jamais existé et qu’aucun prêtre n’a jamais vu. Cela dit, les messages de Jésus, Moïse ou encore Bouddha sont intéressants… mais ils n’ont pas besoin d’être cadrés par "Et si tu n’obéis pas, t’auras une fessée ou t’iras en Enfer !".

Vous voyez la fin des religions au profit de la science, mais on sent justement que les tensions entre religions resurgissent à travers le monde. Donc, au contraire, la religion semble être de retour.

Les crispations des religions vont de pair avec les progrès de la science, car elles sentent qu’elles vont être évacuées. C’est comme un homme qui sent qu’il va être dépassé et qui tout à coup s’énerve. Tuer au nom de Dieu ou se sacrifier, c’est un retour à un passé qui est totalement en décalage avec notre époque. Cela n’a plus aucune raison d’être.

En tant qu’ancien journaliste scientifique, les découvertes sur l’ADN, qu’on pourra à l’avenir éditer ou rééditer, cela vous inspire ?

C’est clair, on va avoir des petits vieux de 200 ans grâce à la manipulation génétique, à la médecine, aux greffes, aux biotechnologies,… C’est une voie du futur. L’homme pourra décider d’agir sur le vivant, comme réduire la taille des humains, faire renaître des mammouths à partir de son ADN, fabriquer de nouveaux animaux si l’on veut,… tout cela est de l’ordre du possible, plus de la science-fiction.



Côté technologique, les avancées sont aussi très importantes : imprimantes 3D, Google glass, voiture sans conducteur, tourisme spatial,… Si vous en avez la possibilité, vous prendrez un billet pour un vol spatial ?

Oui, bien qu’ayant vu Gravity , ça fait quand même un peu peur. (rires) Cela dit, je n’attends pas des solutions de la part des technologies, mais qu’elles nous apportent une certaine tranquillité d’esprit. Je ne l’ai pas encore.

Tout autre chose, quel regard portez-vous sur la Belgique ?

J’aime beaucoup la Belgique, car elle a une culture qui est beaucoup plus ouverte au fantastique et à la science-fiction que la France. C’est peut-être lié au surréalisme de sa schizophrénie politique. Il y a ici un degré d’humour qui est naturel à toute la population, là où les Français se prennent un peu trop au sérieux. J’ai beau être Français, avec certes du sang belge de ma mère, je les trouve souvent prétentieux. A tous les auteurs, je dis « allez en Belgique, ça va vous faire du bien ! ».

Pourquoi du bien ?

Les journalistes belges lisent nos livres avant de nous rencontrer. C’est exotique pour les auteurs français ! (rires) Qu’ils lisent un livre, c’est rare, mais alors un livre de science-fiction projectionniste… c’est rare rare. Parmi les critiques littéraires français, c’est même une mode. Ils critiquent nos livres sans même les lire. Ils le disent en plus ! Ce n’est donc même plus caché : "Je n’ai pas lu le livre, car voilà ce que j’en pense…". Le problème est que les critiques littéraires en France sont des écrivains, donc des concurrents. Ils doivent descendre ceux qui vendent. Ils diront du bien des auteurs qui ne menacent pas leurs ventes. Le système littéraire français est bloqué dans une espèce de nomenklatura éloignée du public. Pire, elle tend à tuer le goût des gens pour les livres.



La France semble au plus mal en ce moment : un gouvernement et président au plus bas dans les sondages, des manifestations qui se multiplient dans tout le pays, tous secteurs confondus, on parle de France haineuse… Le pays va vraiment mal ?

Je suis favorable à l’alternance politique. Mais il y a toujours une opposition entre le pouvoir et l’opinion. La France était de gauche sous Sarko, et là, elle est à droite sous Hollande. Le président actuel n’est pas un bon capitaine de bateau. Son problème ? Hollande n’est pas un bon romancier. Les gens ne veulent pas la réalité. Ils sont noyés dans des explications sur les chiffres de déficit ou d’inflation, des mesures complexes, des solutions techniques… Non, les Français veulent une jolie histoire. Si vous commencez à vous justifier avec des chiffres, vous êtes faible.

Nicolas Sarkozy racontait une histoire ?

"Travailler plus pour gagner plus", c’est une histoire. Cela veut dire que si vous n’êtes pas satisfait de votre statut, vous devez faire un effort. C’est une histoire acceptable. Hollande a été élu grâce à un rejet de Sarkozy. Proposer plus de fonctionnaires et plus d’impôts, cela ne fait pas rêver. Il faut un peu d’irrationnel, dire que la France fera à nouveau rêver, parler du génie français,… même si ce n’est pas vrai, cela va galvaniser le public.

Vous qui écrivez sur l’avenir de l’humanité sur Terre, quelle conclusion politique en tirez-vous ?

Il faut en finir avec la croissance à tout prix. Nos politiques doivent comprendre qu’une augmentation de la démographie nous mène droit dans le mur. Si on ne maîtrise pas la croissance démographique, on va être 10 milliards sur Terre à réclamer les mêmes droits : avoir une voiture, consommer de tout, dont la viande,… cela va provoquer encore plus de destructions du milieu. Regardez la déforestation pour produire plus d’huile de palme.

Politiquement, vous vous sentez écologiste ?

Les écologistes ne parlent jamais de la maîtrise de la croissance démographique, ils ont adopté un discours altermondialiste qui n’a rien d’écologiste, si ce n’est la gestion des déchets. Etre écologiste, c’est parvenir à se mettre à la place de la planète. Le vrai choix, c’est de savoir si on veut faire plaisir à ses parents en suivant leurs traditions, ou au contraire, faire plaisir à ses enfants en changeant le cours des choses. Mon choix, c’est de faire d’abord plaisir aux générations futures, ensuite à mes parents…


Entretien : Dorian de Meeûs


"Les micro-humains", Bernard Werber, Éditions Albin Michel