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Totalement fausses, les imputations qui motivèrent le procès intenté aux templiers en 1307 par Philippe le Bel, roi de France? Dante déjà, dans son «Purgatoire», avait mis toute sa faconde à proclamer l'innocence des «Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon». Et il est bien peu d'historiens, surtout de nos jours, qui ne lui aient emboîté le pas.

Comment, du reste, ne pas subodorer la manoeuvre véreuse dans l'action d'un monarque précurseur de la tradition étatiste française, trop heureux d'éliminer une association puissante tout en s'emparant de ses biens? Arnaud de la Croix sera le dernier à nier le rôle équivoque du pouvoir temporel en la matière. Il n'en ramène pas moins, d'un périple au coeur des documents d'époque, la conviction qu'au-delà des extrapolations d'inquisiteurs, les accusations portées contre la milice «ne sont pas dénuées d'assise».

«UN SECRET HONTEUX»

Philosophe de formation et médiéviste de vocation, l'auteur s'est livré à l'examen minutieux des aveux des membres de la société militaire et religieuse fondée à Jérusalem en 1119. Avec son programme d'origine, visant à la réunion des idéaux monastique et chevaleresque, bien des libertés sont prises, deux siècles plus tard, par ceux qui apparaissent alors comme les banquiers de la papauté et de nombreux princes. Mais il y a plus grave, et qui vient confirmer l'ordre d'arrestation royal: l'usage - pire qu'un crime dans la perception du temps - de présenter aux postulants qui font leur profession l'image du Christ pour qu' «ils le renient trois fois et, par une cruauté horrible, lui crachent trois fois à la face».

Recoupés au cours d'interrogatoires nombreux, avec pour certains la garantie du non-recours à la torture, les faits ne sauraient guère prêter à contestation. Pour les expliquer, l'auteur met en lumière «un dispositif inavouable», consistant à asseoir la cohésion interne sur des épreuves d'initiation fortes, où la transgression est exigée au moins formellement: «Le nouveau membre s'abaisse devant témoin et, surtout, se compromet. Tout comme se compromet le réceptionnaire (ou son délégué), et avec lui l'ordre entier». Ainsi se forge un «secret honteux généré par le groupe et soudant ses membres dans la peur».

Les juges ont eu aussi à traiter de données secondaires, comme la diffusion de l'homosexualité dans les troupes de Jacques de Molay. Mais l'essentiel réside bien dans les pratiques imposées aux novices, qu'ils ont mises en lumière sans toutrefois les comprendre. L'enquête s'est orientée vers l'hérésie ou la collusion avec l'islam, au prix d'inductions douteuses qui expliquent la propension de l'historiographie moderne à rejeter en bloc tout le réquisitoire.

De la Croix, au contraire, le revisite en lui appliquant la grille de lecture psychosociale en vigueur pour des phénomènes tels que le bizutage, ce «système d'intégration forcée des nouveaux via les humiliations physiques et morales», ou encore les stages dits de motivation dans certaines entreprises où les participants sont conviés à poser des actes aberrants pour «s'intégrer à l'équipe». Sont aussi cités des témoignages remontant aux années 1960-1970, où «l'initiation» d'un officier de marine belge conduit «à renier son roi et à cracher sur le drapeau national».

En somme, une probante illustration de l'éclairage du passé par le présent. Et vice versa...

Quelques autres nouveautés médiévales en vrac: Jérôme Baschet (EHESS, Paris) cerne l'originalité et le dynamisme longtemps méconnus de La civilisation féodale (Aubier); dans la collection «Quarto» paraît un nouveau volume d'oeuvres de Jacques Le Goff, où figurent notamment son saint François d'assise et son saint Louis ( Héros du Moyen Âge, le saint et le roi, Gallimard); la Renaissance du Livre publie le reportage de Charles Henneghien Sur les traces des croisades ; de Jean-Claude Schmitt reparaît, en édition augmentée, Le saint lévrier, étude d'un culte «superstitieux» dans la Dombes, au nord de Lyon, du XIIIe siècle à l'aube du XXe (Flammarion).

de Palma

de Majorque, construite au temps des rois d'Aragon,

a longtemps fait figure de symbole de la puissance templière.

© La Libre Belgique 2004