Livres - BD

Johnny Depp a adoré le livre et incarnera Lin dans le film "Shantaram" que la Warner devrait sortir en 2008. On peut faire confiance aux Américains pour flairer les aventures hors du commun. Et celle de Gregory David Roberts, racontée dans son énorme livre "Shantaram" (872 pages), est sulfureuse à souhait.

L'auteur, Australien, a été condamné dans une prison de haute sécurité pour attaques à mains armées. Mais il réussit à s'enfuir, est recherché par toutes les polices du monde et arrive à Bombay où il parvient à se fondre dans la ville de tous les excès. Il y devient Linbada, ou "Lin" pour ses intimes, apprenant les langues locales (le marathi) et se plongeant dans la vie grouillante d'une cité de 15 millions d'habitants grâce à quelques rencontres capitales.

À commencer par Prabaker, le petit guide malin qu'il croise dès son arrivée. Grâce à lui, il se lance dans des petits trafics juteux de drogues ou de monnaie. Il découvre les faces cachées de la ville, comme les enfants esclaves, la secte des gens qui font voeu de toujours rester debout, jour et nuit.

Il se dissout dans la foule, ses manifestations et ses bagarres de rues. Il fréquente le bar "Chez Léopold" où se retrouvent mafieux, prostituées de luxe et junkies occidentaux.

LE MAFIEUX PHILOSOPHE

Impossible de résumer, ne fut-ce qu'un centième des histoires du livre. Mais disons juste que, ruiné, il s'installe dans le pire des bidonvilles où il ouvre un hôpital de fortune pour les pauvres. Il sauve une femme du bordel de l'inquiétante Mme Zhou, connaît les affres des pires prisons, négocie des médicaments avec des lépreux traficotant, écoute des musiciens aux yeux crevés, embrasse un ours et fait, surtout, allégeance au redoutable Abdel Kadher Khan, le grand chef afghan de la mafia, tout puissant mais Robin des bois des pauvres. Un homme qui adore philosopher durant des heures avec ses lieutenants autour d'une pipe d'opium.

Lin tombe aussi amoureux de la belle et mystérieuse Karla, une Italo-Suisse aux yeux verts, dangereuse et aimante, froide et brûlante. Chaque fois qu'il s'en approche, c'est pour la perdre.

Roman baroque, épique, foisonnant, que son auteur présente comme une autobiographie qu'il aurait écrite patiemment pendant ses 13 ans de cavale à Bombay. Les deux premières versions de son livre (6 ans de travail et 600 pages) ont été détruites en prison, dit-il. "Mes mains abîmées par le gel ont tellement souffert pendant les hivers passés au mitard que de nombreuses pages manuscrites de mon journal que j'ai pu conserver aujourd'hui sont maculées de sang". Au total, cela fait un livre haletant, plein de surprises, de rebondissements, mais aussi de réflexions moralisantes sur l'Inde, le monde moderne, la vie et l'amour.

Si l'auteur jure que ce sont ses souvenirs, on se prend souvent à estimer que "trop c'est trop". On a de la peine à croire qu'un seul homme ait pu, coup sur coup, échapper à l'attaque d'une meute de chiens enragés, à l'incendie du bidonville où il se trouve et à une épidémie foudroyante de choléra. Sa description des prisons de Bombay est si hallucinante que, si elle est vraie, il faut que nos gouvernements agissent de toute urgence.

L'écriture de Gregory David Roberts plonge parfois aussi dans le kitsch quand il écrit par exemple: "j'étais penché au-dessus de la piscine profonde du sommeil, mais le mot saigne m'a ramené sur le bord" ou encore "j'ai repoussé au fin fond du grenier la lourde malle, fermée à double tour, de la peur." Mais on pardonnera beaucoup à quelqu'un qui parvient à raconter tant d'histoires.

AMOUR D'UNE VILLE

La principale qualité du livre est cependant d'être un grand chant d'amour à Bombay. Il y a quelques mois était déjà sorti "Bombay maximum city" de Suketu Metha, qui, sous forme de reportages, chantait les folies de la ville, depuis ses bandits, sa corruption, ses guerres entre bandes, ses religieux complètement fêlés, jusqu'aux films de Bollywood.

"Shantaram" continue cette plongée, de manière encore plus saisissante. Bombay est comme le New York des années 60, avant le politiquement correct. Tout y bouge, les plus grandes richesses côtoient la misère la plus noire. Le pire n'empêche pas la créativité et la générosité. Un roman qui rappelle que c'est vers l'Inde qu'il faut regarder car c'est là, aujourd'hui, que le vent se lève.