Livres - BD

Coïncidence: coup sur coup, paraissent deux romans - assez noirs - qui ont Bruxelles pour toile de fond et, pour thème, une recherche. Celle d'un homme dans le livre de Jean-Baptiste Baronian; celle d'un tableau dans celui de Jean-Louis du Roy. Voyons ça.

DE CAFÉS EN BRASSERIES

«Privé» qui tire le diable par la queue, Stevens habite à Schaerbeek, place des Bienfaiteurs, là où Alain Resnais tourna en 1967 une séquence-éclair de «Je t'aime, je t'aime», avec la regrettée Olga Georges-Picot. C'est au titre de détective, et non parce qu'il fut son amant autrefois, que Stevens se voit convoqué par Diane, qu'il n'a plus revue depuis sept ans. Le voilà donc, par un venteux 28 avril, attablé au Cirio, l'une des célèbres tavernes des bords de Bourse. Qu'attend de lui Diane? Qu'il retrouve son mari, qui s'est volatilisé depuis treize jours. Qu'a-t-il bien pu arriver à ce commerçant, sorti pour aller acheter des cigarettes et qui n'a plus donné signe de vie? Prévenir la police? Elle a préféré pas. Stevens - qui n'a rien d'un dieu de la déduction, façon Sherlock Holmes - se pose des questions, autant qu'il en pose à celle dont la présence ravive en lui le souvenir d'étreintes torrides. Du sort du mari, au fond, il se tamponne, lui, le rêveur éveillé, plus tendre que dur à cuire, qui se demande sans cesse s'il vit ou non dans la réalité: n'est-il pas lui-même une sorte de «cliché»? Ses retrouvailles avec Diane jettent le trouble dans son esprit, au point (p. 60) de l'entendre attribuer à Eddy Merckx sa première victoire au Tour de France en 1979 et non pas en 1969. C'est dire!

RÉALISME MAGIQUE

Un roman d'une telle encre (noire, ce qui sous-entend: humour noir) ne se résume pas, pour préserver le plaisir du futur lecteur. Qu'on sache que ces «Papillons noirs» se dévorent d'une traite, et qu'on y inscrit automatiquement ses pas dans ceux de Stevens et de Diane. Dans leurs pas, oui, parce qu'il s'agit d'un road movie, vu qu'après leur escale au Cirio les deux ex iront de café en brasserie, du Métropole, place de Brouckère, au Roy d'Espagne, Grand-Place, via La Mort subite, rue Montagne-aux-Herbes-Potagères, en face des anciens bureaux de «La Libre Belgique». Parcours au cours duquel le brouillard s'épaissit dans la tête de Stevens, comme s'il traversait un territoire teinté de réalisme magique. Jean-Baptiste Baronian, qui connaît Simenon comme personne (cet époustouflant lettré en est l'un des plus fins et instinctifs analystes), nous réserve une surprise de taille car celui qui passe la ligne (comme tant de personnages simenoniens) n'est pas celui que l'on croyait. Un roman à l'écriture nue, tout de pudeur et d'amertume douce, qui confirme que l'académicien qu'est depuis peu Baronian n'a guère son pareil pour développer, à partir d'un rien, une étrange intrigue à Bruxelles. Sa simplicité traduit sa maîtrise.

NOIRES DÉLICES

Si Bruxelles (celle du Sablon, autant que celle de la back-room d'une boîte de la chaussée de Waterloo ou d'un atelier des rives du canal) sert de lieu à l'action de «La Honte de Max Pélissier», son auteur, Jean-Louis du Roy, ne s'y limite pas puisque des séquences ont pour cadres le Coq-sur-Mer et Gstaad, la huppée station suisse. Un roman trouble et troublant, qui met d'abord en scène un vieil hesdéheffe qui, par un soir de septembre, s'introduit dans une villa inoccupée dudit Coq. Inoccupée, mais pas vide pour autant puisque des toiles de maîtres y dorment sans ronfler. Toiles... Max Pélissier, l'antihéros-titre du livre, est précisément marchand de tableaux. Un connaisseur qui maudit la fumisterie élevée au rang des beaux-arts depuis quelques décennies et qui se mure dans sa tour d'ivoire - jusqu'à refuser (p. 34) de se laisser interviewer pour... «La Libre Culture». Un roman ténébreux, parfois agaçant mais parfois envoûtant, politiquement incorrect (ce qui plaiderait en sa faveur), où s'égrène un chapelet de souffrances, liées à des disparitions: celle d'un Picasso; celle d'une famille juive pendant la guerre; celle, accidentelle, d'un des fils de Max P. Cette dernière, dont elle se croit fautive, la mère du jeune homme tente de l'expier en s'abandonnant aux noires délices du masochisme, se soumettant à d'interdits vertiges (précisons qu'«Histoire d'O», à laquelle il est fait référence p. 183, présentée comme éditée en 1973, parut chez Pauvert dès 1954). Nous parlions de coïncidence. L'actualité en fournit une autre: alors qu'au coeur de ce roman bien construit figure un (fictif) Picasso de 1902 autour duquel tout s'articule, voilà que vient d'être vendu, il y a deux jours à peine, chez Sotheby's à New York, un (véritable) Picasso de la même époque, «Le garçon à la pipe», peint vers 1904, acquis pour la somme effarante de 104 millions de dollars, soit plus de quatre millards d'anciens francs belges, ce qui en fait le tableau le plus cher de tous les temps. Mais il ne faut pas être connaisseur pour savoir que ce qui est beau n'a pas de prix.

© La Libre Belgique 2004