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"La poésie de Patrick McGuinness, c’est pas mal mais c’est toujours la même chose : la belgitude et la mort." C’est lui-même qui, dans un sourire, reprend ce jugement qu’il lit souvent dans la presse britannique. Car l’écrivain anglais a non seulement consacré sa thèse de doctorat, soutenue à Cambridge, à Maeterlinck et au théâtre symboliste, mais il séjourne régulièrement en Ardenne, à Bouillon. Là vit une partie de sa famille, celle de sa mère, et cet ancrage n’a cessé de le nourrir, de l’inspirer, contre-point aux multiples déménagements subis, à la suite d’un père travaillant au British Council. Poète, Patric McGuinness l’est devenu à Bucarest, où il a vécu dix-huit mois, avant d’entamer l’université. Plus de vingt ans après ce séjour des plus marquants, il s’est lancé dans l’écriture d’un roman, "Les cent derniers jours", traduit en français en cette rentrée, qui retrace magistralement les derniers mois de la dictature roumaine avant la chute des Ceausescu. "La poésie est quelque chose de très intense, qui se déroule sur le plan vertical, avec un mouvement de montée et de descente. Alors que le roman se déroule à l’horizontale. Ce qui me frustrait avec la poésie, c’est que je ne savais pas raconter. Ce n’était que des fragments, c’était trop poli, trop solide, d’autant que ma poésie est assez formelle. Mais la vraie raison pour laquelle je me suis tourné vers la fiction, c’est que je voulais créer des personnages." Alors il en a façonné, des riches et complexes, qu’il est impossible de cataloguer définitivement : un jeune professeur d’anglais venu à Bucarest remplacer un confrère, Cilea (qui le séduit tout en demeurant si mystérieuse), Leo (le trafiquant au marché noir qui lui sert de guide), Petre (le musicien piégé par ses idéaux), Trofim (qui écrit beaucoup, aussi pour l’Occident).

"C’est un pays où cinquante pour cent de la population surveillent les cinquante pour cent restants. Puis ils inversent les rôles", écrit-il à l’entame de son roman. Tout en mettant peu après ces mots dans la bouche de Leo : "il ne fallait pas confondre les gens et ce qu’ils faisaient". Patrick McGuinness, qui n’est jamais retourné à Bucarest, ses souvenirs de 1986-1988 étant intacts, s’explique : "Sans cela, il n’y aurait plus eu de relations humaines. On ne peut se rendre compte du genre de vie que les Roumains menaient. Il fallait mentir constamment. Souvent, les gens mentaient en faisant savoir qu’ils mentaient, ce qui revenait à une espèce d’honnêteté. Le double ou triple bluff. Quand j’étais à Bucarest, j’étais amoureux d’une fille. Je savais, et elle savait que je savais, qu’après chacune de nos rencontres, elle devait écrire un rapport (ce qu’on s’était dit, où on était allé) pour la Securitate. Sans me le dire ouvertement, elle m’a fait comprendre qu’elle devait s’y soumettre. C’était ainsi : dans un délai de sept heures après un contact avec un étranger, un compte rendu devait être transmis au poste de police le plus proche. Elle devait me mentir un peu, et elle leur mentait aussi. En dépit de cela, c’était une relation très réelle, vraie, il me semble." Une situation que le romancier démultiplie et rend avec beaucoup d’intelligence. Mais qui n’en demeure pas moins délicate. "On s’y fait, car on veut tous la même chose : être aimé, manger de temps en temps, être libre. Et on trouve toujours un moyen pour y parvenir. Un de mes personnages dit qu’avec le communisme, l’avenir est certain, c’est le passé qui change sans arrêt. C’est une blague sans en être une : c’est aussi une vérité."

Les images du couple Ceaucescu froidement abattu en direct à la télévision ont fait le tour du monde. Patrick McGuinness, qui enseigne la littérature française comparée à l’université d’Oxford, veut témoigner à sa manière des prémices du changement. "Ce qui m’a poussé est un sentiment de perte, des endroits, des sensations. Ecrire est une façon de fixer, de rendre la vie à ce passé. Ce n’est pas une fiction pure, j’ai essayé de rebâtir Bucarest, mais aussi de reconstruire une façon de voir la vie. Rodenbach ("Bruges-la-morte") dit que la distance et la perte sont ce qui crée la littérature. Je me rends compte que les choses sont plus vraies une fois qu’on les a écrites qu’elles ne l’étaient au départ. Elles n’existent que transformées en art; avant, ce n’est que du matériau brut."

Pour le jeune professeur d’anglais (ce qu’était lui-même McGuinness à Bucarest), tout va se jouer autour de la notion de liberté, dès lors qu’elle deviendra un enjeu personnel. "Il faut avoir quelque chose à gagner ou à perdre. C’est d’ailleurs mieux d’avoir quelque chose à perdre, car c’est là qu’on trouve la limite de soi-même, du possible, et c’est alors qu’on commence à vivre." Avec le recul, il avoue avoir mal mesuré à quel point vivre à Bucarest allait être difficile, traumatisant, démoralisant mais aussi intéressant. Pendant plus de vingt, il s’est efforcé de ne pas repenser à cet épisode de sa vie. Mais le couvercle a fini par céder. De ce vécu singulier, qu’il n’a pu partager avec ses condisciples ("ils n’avaient aucun point de repère") une fois revenu en Angleterre, il a tiré un roman troublant, qui s’immisce avec brio dans une réalité mouvante, aux innombrables ramifications. Un texte qu’il a mis dix-huit mois à écrire, qu’il a livré sans le retoucher, à l’exception d’un personnage de poète qu’il s’est résolu à soustraire. "Nous portons presque tous les cicatrices de ce que nous avons fui, une sorte de bas-relief de nos blessures, de nos erreurs, de nos regrets", écrit-il.

Les cent derniers jours Patrick McGuinness traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Karine Lalechère Grasset 494 pp., env. 22 €