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NOUVELLE

Quand se soulevaient enfin les nappes de brouillard errant sur la crête des vagues pour que se déverse au loin une coulée de lumière pauvre et rase, on nous lâchait, par bandes dans les dunes. Et notre envol en flèche, les petits à la traîne, les grands à l'avant, avait tout de celui des canards sauvages qui trouaient nos cieux bas de leurs taches rousses. Nous battions des ailes, chassés par les rafales venues du Zwin, emplies de plaintes d'échassiers.

On bâtissait et rebâtissait des châteaux impitoyablement fissurés par la première avancée du ressac, aussi friables que seraient illusoires nos assauts et nos péripéties futurs. On s'évertuait à distinguer de là-haut un phare légendaire aperçu par certains les soirs d'été et qu'une pluie fine aurait décalqué en travers de la mer.

On finissait toujours par insulter, en gesticulant dans le vent mauvais, un certain monsieur Hitler dont on ne savait rien, sauf que son nom, encore sur toutes les lèvres, rimait avec «enfer» et avec «bunker», en une ritournelle satanique, et qu'à cause de lui il était dangereux de poursuivre nos échappées au-delà des espaces enfin ouverts aux gosses: de l'autre côté de l'estuaire, les plages n'étaient pas encore déminées.

Nous étions les enfants d'un pâle printemps d'immédiat après-guerre.

Mêlés aux rires incongrus des mouettes, nos hurlements se diluaient dans la matinée naissante et mensongère qui s'ouvrait vers l'Est sur un décor froid, sinistré, vers l'Ouest sur les trucages d'une machination monstrueuse qui ferait un jour de nous ses fantoches. De nos poings levés, nous pensions pouvoir crever les nuages, leur arracher une luminosité nouvelle qui se déposerait dans le creux huileux des flaques. Et dont nous allions, bien plus tard, vouloir retrouver les étincelles en descellant des pavés.

Mais à la place de quoi nous n'irions déterrer, au bout du compte, que le bitume sale dans lequel nous barbotions déjà tout mômes. À notre insu, il nous fallait porter le deuil de nos aînés sous forme d'indécrottables taches de goudron, comme d'autres portaient des brassards noirs.

***

Avant de se mettre à courir à toutes jambes sur les étendues dégagées, on se déchaussait tous. Même les petits trottinaient pieds nus, singeant les grands. Et le mal était fait. Ça s'attrapait involontairement en gambadant entre les longues mares aux fonds ondulés et vaseux.

En catimini, profitant des bruines, des marées nocturnes, le flux tiède du Gulf Stream régurgitait sur le rivage de petites boulettes flasques, des pustules presque violacées contrastant avec la transparence laiteuse des méduses. Ça flottait, ça ballottait au fil de l'eau, c'était porté par la frange des vagues et ça venait nous poisser la plante des pieds.

On s'accroupissait alors en rond, sur le sable. On s'examinait mutuellement les orteils, les talons. En prenant appui sur un coude ou sur les deux bras tendus vers l'arrière, on se maintenait en un équilibre savant pour ne pas imprégner d'humidité un fond de culotte en tricot, vite alourdi, qu'on allait devoir trimballer tout au long du jour. On se raclait les pieds à l'aide de ces coquillages aux bords en dents de scie. Et ça chatouillait, ça faisait rigoler. On ne pouvait pas s'empêcher de gigoter, ce qui compromettait fâcheusement l'équilibre en question. On avait beau gratter, c'était tenace, ça s'incrustait.Ça ne partait jamais vraiment. Tous les récurages menés dans les foyers, le soir, au crépuscule, à coups de chiendent, de pierre ponce, de savon de Marseille, sous les jets d'eau des bidets, sous les robinets grands ouverts des baignoires familiales ou ceux des éviers de cuisine, étaient voués à l'échec et fatalement suivis d'une fessée: on avait encore été patauger là où il ne fallait pas. On aurait dit du goudron spécial, particulièrement adhérent, conçu pour marquer les enfants d'une sorte de souillure originelle.

«Qu'ils aillent faire leurs crasses ailleurs!» 'indignaient les parents, courroucés. C'était, nous disaient-ils, la faute aux immenses pétroliers dont les cheminées perçaient le crachin du Nord pour surgir au bout du môle; ou celle des chalutiers aux mâts ornés de fanions lourds d'embruns, dont la quille fendait les bancs de ces harengs que nous retrouvions trois fois par semaine dans nos assiettes, au vinaigre ou fumés, noirs eux aussi, et tout luisants sous la lampe de la salle à manger; c'était la faute des cargos aux cales débordantes, que l'on voyait se profiler, flous, dans l'axe des clochers.

On ne les écoutait pas vraiment, on se doutait déjà qu'ils nous racontaient n'importe quoi. On préférait la version des meneurs de la bande: ça se serait échappé des épaves, des torpilleurs, des cuirassés, des sous-marins coulés plus bas, par là... L'un d'eux lançait un bras en arrière, dans une direction vague, indistincte sous les lambeaux d'un ciel mouillé. Et nous, les petits, on les écoutait benoîtement, on les croyait: ça venait sûrement de la ferraille, des débris amoncelés au-delà des pieux qui se dressaient aux confins des zones encore interdites et obstruaient les digues. C'était du goudron de guerre.

Un rouquin nous avait même glissé à l'oreille:

- De la bave de Boche!

Et le bruit avait couru de dune en dune, s'était répandu, s'amplifiant à chaque relais: «Du crachat, de la glaire, de la glande, de la graisse de Boche!» Les dires des uns devenaient vite selon les autres: «De la gélatine, de la vaseline de Boche!» Quelqu'un de bien informé avait lâché un mot savant, pêché Dieu sait où, qui s'apparentait sans peine aux deux derniers: de la «nitroglycérine» !

- C'est quoi, dis, ça?

On avait eu droit à une explication embrouillée, un geste rapide suivi d'une onomatopée: «Boum!»

Même si elle faisait ricaner, l'idée terrifiait. En se mordillant les doigts, transis, blêmes, on se penchait: la chose si repoussante serait donc du résidu de «Boche» carbonisé? Ou n'était-ce que sa cervelle réduite à une sorte de grosse morve? Explosive, de surcroît... Fascinés et rebutés à la fois, on crachait dessus, à tour de rôle, dans l'espoir d'en neutraliser les effets à retardement mais aussi dans la terreur de voir partir la chose en fumée, d'assister à une réaction chimique imprévisible.

Et, avec un acharnement subi, transfiguré par un rictus de dédain, le plus audacieux des grands y plantait le bout d'un bâton, éventrait la chose. On s'attendait au moins, à défaut de détonation, à voir l'âme du «Boche» 'en échapper, tournoyer au-dessus de nos têtes avec un sifflement d'obus, achever sa course dans un trou de crabe, entre les dalles funèbres des brise-lames.

Mais la substance maudite se rétractait, se coagulait. On s'en détournait, l'abandonnant au clapotement indifférent d'une vague mourante. Le «Boche» , après tout, n'était pour nous qu'un ennemi mythique, non identifié, mais par contre toujours raillé. Aussi profaner son nom, sa sépulture, tripoter ses restes, relevait de l'héroïsme, on le sentait confusément. Si aucun moutard n'en saisissait le sens, le mot «boche» sonnait malgré tout comme «moche, cloche, pétoche...» et comme l'inévitable «taloche» qu'on se ramassait à la tombée du jour quand on rentrait tête basse, les pieds dégueulasses et le derrière trempé.

Et si à table, grisés par nos macabres découvertes, nous posions trop de questions, on nous allumait la grosse radio, histoire de nous distraire. Mêlés aux crachotements émis par le poste, les trémolos d'un certain Trenet, ceux d'une certaine Line Renaud, couvraient nos petits cris de faim, ou de joie quand un speaker pince-sans-rire annonçait qu'un général américain était allé à l'eau nu.

- À l'ONU , rectifiaient les parents sur un ton empreint de lassitude.

En pouffant, nous nous chamaillions pour trois pommes de terre avant d'aller dormir du plus juste des sommeils.

Nous étions des mioches maigrichons, aux genoux cagneux, à qui l'on faisait miroiter une semi-liberté comme une brume trouble dansant sur des tronçons de plages le long de la Manche, des marmots à qui l'on mentait à tout propos. À propos de ces débordements goudronneux, des villas aux fenêtres murées, des églises sans toiture, du casino bombardé et des quelques pans de murs épars qui déchiquetaient le ciel. À propos des cimetières engorgés. On aurait voulu tout nous taire, et comme si nous pressentions que nous aurions à tout refaire, nous nous armions d'un misérable espoir, humé dans l'air du temps.

***

Pour se consoler de n'obtenir jamais de réponse, ni de la part des parents, embarrassés, ni de celle de la TSF qui débitait ses fadaises, ni de la brise qui nous toisait d'une gifle, on faisait circuler un unique chewing-gum, furtivement chapardé chez l'épicier ou récupéré sous un banc d'école.

Sucé, salivé, mâchonné, convoité, disputé, cédé et reconquis, mais invariablement rose comme l'avenir, il passait de bouche en bouche avant de s'étirer en de longs filaments collants. Et plus ça s'empêtrait entre nos doigts, plus ça faisait rigoler. Ça présentait déjà toutes les attraits d'une prospérité moderne, d'un bonheur cossu qu'on nous administrerait dans des délais très brefs à force de vitamines, à coups d'ustensiles électroménagers, et auxquels nous allions, en sales garnements et longtemps après, opposer une furieuse résistance au nom de l'imagination.

Ramolli sous nos dents de lait, le chewing-gum avait, outre son avant-goût de paradis, le chic de se transmuer en ballon, avant d'éclater: «Boum!»

- Comme un pet...

On se mettait subitement à l'observer sous un nouvel angle. Il s'en fallait de peu pour qu'il prenne les aspects louches d'une matière gargouillante, imprégnée de gaz nocifs. Une certaine appréhension s'emparait des plus futés qui se consultaient des yeux: plutôt que d'un produit allié, libérateur, parachuté droit du ciel, ne s'agirait-il pas d'une substance peu hygiénique, porteuse de microbes susceptibles d'attaquer sans prévenir? On cherchait le nom de cette poliomyélite, châtiment suprême, impitoyable, perpétuellement brandi sous nos nez, contre laquelle on nous injectait des doses massives de vaccin. Devenu objet de suspicion, recraché d'un jet, le chewing-gum atterrissait dans le creux d'un poing où, ratatiné, tout ridé, il perdait illico ses propriétés magiques et sa saveur fruitée. Une remarque rêche du rouquin venait interrompre une fois pour toute cette mastication collective:

- De la couille d'Amerloque!

«Couille, nouille, tripatouille, trouille...» fredonnait-on sans oublier la drôle de «chatouille» ressentie à l'heure de se râper la plante des pieds. Et le chewing-gum allait rejoindre, allègrement mais avec une pointe de regret quand même, les boulettes de goudron au fond des mares.

Pour oublier tout ça, menaces, maladies, tripotées, déboires passés et à venir, on partait en ribambelle faire un tour du côté du bunker. On se faufilait entre les dalles de béton armé, fendues, déboîtées, disloquées par une explosion que nous imaginions grandiose comme dans les actualités en noir et blanc que les séances de la salle paroissiale offraient en prime, et souvent dans une confusion de bobines, aux petits spectateurs du dimanche. Et d'où nous sortions plus inspirés que jamais: nous étions des mouflets délurés, un rien froussards mais obstinés, de la graine d'anar qui n'allait pas hésiter, le moment venu, à tout envoyer en l'air.À l'entrée des décombres, des graffitis obscènes nous accueillaient. Il y avait là, badigeonnée en pourpre, une indéchiffrable inscription: «Bye Bye Europe», suivie d'un grand «V» chancelant.

- Qu'est-ce qu'y a écrit, dis?

C'était du charabia. On était trop petits, on ne lisait pas. - «Bi-eu-bi-eu-eu-ro-peu...» , ânonnait un grand planté là devant, les mains au fond des poches. Ça avait été tracé jadis dans le sang frais, sans l'ombre d'un doute, du sang brun et épais suintant d'une plaie fatale. «Europe», ça s'alliait à «salope», ça ne pouvait être qu'un gros mot. D'autant plus qu'il était accompagné du signe des cocus, ce «V» dont on ornait le crâne des cousins de la ville sur les photos de famille. On était loin de se douter qu'il s'agissait d'une chimère qu'on allait s'ingénier, un jour, à vouloir reconstruire à la sueur de nos fronts, et les manches retroussées.Était-ce dans la perspective effarante de retombées incontrôlables qu'on se serrait les uns contre les autres, si frileusement? On échafaudait à voix basse de vastes projets de contestation que, en un écho caverneux, les courants d'air multipliaient, livraient aux meurtrières, pour les disséminer comme des secrets d'État.

Il régnait au milieu des gravats une odeur de sable humide et de latrines. Un grand soudain se levait, se débarrassait de ses bretelles, se déboutonnait, et pissait au pied de l'inscription en clamant bien haut:

- Na!

On ne savait trop s'il s'agissait d'un exemple d'un patriote ou du blasphème d'un renégat. C'était magistral, ça forçait l'admiration, indéniablement. Et une fille, en sarrau, suffragette avant l'heure, se faisait un point d'honneur de l'imiter. Dans la pénombre, on lui voyait la fente des fesses et ça faisait rigoler. Sur l'ordre des meneurs, les plus petits s'exécutaient à leur tour, un peu réticents. Le sable absorbait lentement l'expression chaude de nos plus vives protestations.

Une fois soulagés, on allait se percher sur la tourelle démunie de ses pièces d'artillerie que nos cris stridents, en tirs concentrés, remplaçaient, effarouchant les grands oiseaux blancs. Imbus de nos exploits, déjà, sûrs de pouvoir affronter les inepties de la vie, de déjouer, les doigts dans le nez, les stratégies d'un ennemi impalpable, quasiment vaporeux, on ne doutait de rien, on bombait le torse. Les oyats flagellant nos petits mollets ronds, on scrutait encore les alentours dévastés, on dominait les plages suppurantes et souillées qu'on allait, bien plus tard, revendiquer derrière des barricades.

Qui d'entre nous aurait cru que nous venions de nous faire coincer entre un traité qui, à peine signé, avançait vers le littoral, venant de l'Atlantique Nord en une lame grondante comme une division de blindés, toutes batteries braquées sur nos innocents châteaux de sable, et un rideau de fer, tiré dans notre dos sur un fond de miradors, de murailles et de barbelés, et dont les grincements nous barraient déjà toute retraite?«Atlantique?» Dans notre ingénuité, nous chantonnions ça sur un air de musique, une marche militaire, on l'associait à une île engloutie, à un paquebot qui aurait sombré... Quant au «fer» du rideau, pourquoi rimait-il si bien avec d'autres mots qui étaient encore sur toutes les lèvres?

Cobayes d'un gigantesque complot, bâtards d'une série de printemps trop pâles, nous faisions figure de petits rigolos. Ce que nous foulions aux talons sur le sable crissant, ce que nous recrachions sans vraie conviction, cette poisse rose ou noire, n'était que la risée de l'Histoire.

© La Libre Belgique 2001