C'est là que Rimbaud devint un géant

GUY DUPLAT Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

ENVOYÉ SPÉCIAL À CHARLEVILLE-MÉZIÈRES

On ne parle que de cela dans les ruelles de Charleville. On aurait retrouvé à 3 km à peine du centre de Mézières, à Romery, la grotte où Rimbaud adolescent se réfugiait avec son ami d'enfance Ernest Delahaye pour refaire le monde. «La grotte est difficile d'accès, remarque Alain Tourneux, conservateur du musée Rimbaud. Mais cette affaire est comme un jeu pataphysique. Certains cherchent à construire des mythes autour de cette grotte, sorte d'utérus qui, comme l'aurait dit André Breton, aurait engendré, via Rimbaud, un nouveau langage.»

Philippe Majewski, libraire au «temps des cerises», à la rue d'Aubilly, confirme qu'on en parle. Mais il reste dubitatif. Il fait partie de ces fanatiques d'Arthur (tout le monde à Charleville parle de Rimbaud en disant simplement «Arthur»). Il vend tout ce qui s'est publié sur le poète. Il connaît tout, il a suivi toutes les ventes publiques pour dénicher d'anciens manuscrits. Une visite à sa librairie est un régal.

C'est dans sa rue, devant sa vitrine, que, jadis, la mère Rimbaud, la terrible Vitalie Cuif, marchait devant ses quatre enfants, Arthur et Frédéric se tenant par la main suivis de Vitalie et Isabelle se tenant de même, tous en gros souliers et en costumes à la coupe désuète pour se rendre à la messe. Ernest Delahaye disait qu'elle ressemblait alors à une mère oie suivie de ses quatre petits oisillons trottinant dans ses pas.

Alain Tourneux, Philippe Majewski et tous les Carolopolitains sont très reconnaissants aux visiteurs qui ne les agressent pas d'emblée en glosant sur le désamour entre Rimbaud et sa ville natale.

Arthur a eu, il est vrai, des mots très durs contre le «triste trou», comme il l'appelait. A l'aube de la guerre de 1870, à 16 ans, il écrivait à son cher professeur Izambard: «Vous êtes heureux vous de ne plus habiter Charleville! Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela voyez-vous je n'ai pas d'illusions. Cette benoîte population gesticule, prudhommesquement spadassine. C'est effrayant, ces épiciers retraités qui revêtent l'uniforme. C'est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les Ventres qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières.»

Irrité par le bibliothécaire de la ville, Rimbaud assassine lui et ses semblables, dans «Les Assis» : «Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs (...) ils ont greffé dans des amours épileptiques leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs.»

«La révolte d'Arthur est celle qu'on peut avoir à 15 ans, contre toute ville natale, répond-on à Charleville. Il aurait dit de même s'il était né à Lyon ou à Brest. Ce sont les Parisiens qui s'époumonent à nous dire que Rimbaud n'aimait pas sa ville. Mais toute sa vie, il y est revenu. Après chaque fugue, ce fut son havre. Dès qu'il arrivait à Paris, il pensait à nouveau à Charleville.»

En ce jour de mars, avec le premier grand soleil, Charleville est d'ailleurs superbe. La cité construite à partir de rien en 1606 par Charles de Gonzague, le duc de Mantoue, garde les rues de cette époque et une merveilleuse place ducale, réplique de la place des Vosges à Paris. Les amoureux de Rimbaud ont déjà fait depuis belle lurette le pèlerinage à Charleville. La chanteuse ex-punk Patti Smith, qui sera ce vendredi aux Beaux-Arts à Bruxelles (lire l'interview en page 40), est venue se recueillir sur la tombe du poète, dans le cimetière de la ville, sur la hauteur. Deux arbres tentent d'atteindre les nuages et à leurs pieds, une tombe blanche, comme les autres pour Arthur, mort à Marseille d'un cancer à la jambe, survenu en Abyssinie. Une plaque tombale identique signale la mort, toute jeune, de Vitalie la petite soeur. Et une grande pierre cache les restes de Vitalie Cuif, la maîtresse mère. Patti Smith raconte qu'elle a arrangé les fleurs autour de la tombe et a enfoui dans la terre quelques grains d'Ethiopie.

Les amoureux de Rimbaud viennent s'imprégner, à Charleville, des ombres du poète. Ils ont visité la maison du quai le long de la Meuse où il vécut 7 ans. Le grand poète Allan Ginsberg a eu le privilège de dormir une nuit, en 1982, dans l'ancienne chambre d'Arthur. Et le traducteur américain des «Illuminations» et d'«Une saison en enfer», Bertrand Mathieu, a poussé son amour de Rimbaud jusqu'à épouser la fille de la propriétaire de la maison de Rimbaud et à venir vivre au bord de la Meuse. Plusieurs fétichistes ont emporté (volé) des souvenirs dérisoires: un bout de papier peint datant de l'époque de Rimbaud et arraché à la sauvette, le bouton de sonnette de l'époque. Alain Tourneux a été obligé de garder au musée la boule de l'escalier que ces fanatiques voulaient emporter.

Il ne reste quasi rien de Rimbaud hormis ses textes et ses lettres. Très peu d'objets (ils sont presque tous à l'expo bruxelloise). A Charleville, on a placé, en 1901 déjà, un buste de Rimbaud devant la gare où si souvent il se rendit pour s'enfuir, et une plaque sur la façade de sa maison natale, rue Bérégovoy. Curieusement, on y indique qu'il fut poète et explorateur. Ses compatriotes célébraient en lui l'explorateur avant le poète. Les bourgeois du Nord n'ont pas toujours bien compris ces poètes maudits. En 1996 encore, les élus de Coulonnes, un village proche de Charleville, ont refusé de commémorer le centenaire de la mort de Verlaine, qui vécut chez eux dans une ferme en 1885 et 1886, car l'image du poète restait pour eux celle d'un homme à la moralité scandaleuse et à la vie dépravée. Il y a 20 ans, il y eut un scandale semblable quand la ville de Rethel a voulu appeler son lycée du nom de Verlaine.

Rimbaud à Charleville se trouve aujourd'hui comme marque de chocolats, comme enseigne de la grande librairie ou comme appellation d'une sauce. Une péniche au bord de la Meuse propose de l'absinthe en souvenir des poètes. A 20 km de là, il ne reste quasi rien de la ferme de Roche, celle de la famille Rimbaud, celle où Arthur se rendait chaque été avec sa mère, qui y gérait une exploitation agricole. C'est là qu'il écrivit «Une saison en enfer». Un unique mur, non classé, menace de tomber, seul souvenir de ce lieu qui généra le plus génial des poètes. Parcourir les campagnes du Nord est déjà évocateur de Rimbaud, car le poète s'est si souvent enfui de Charleville, vers Tournai ou Bruxelles en partant à pied et en sillonnant les chemins de campagne. «Je m'en allais, les poings dans les poches crevées; mon paletot aussi devenait idéal; j'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal; (...) Mon auberge était à la Grande Ourse. Mes étoiles au ciel avaient un doux frou frou et je les écoutais, assis au bord des routes. (...) je tirais les élastiques de mes souliers blessés, un pied sur mon coeur» («Ma bohème»).

Il n'y a plus guère d'objets ou de pierres pour raconter Rimbaud (le collège où Izambard donna cours et subjugua Rimbaud est devenu la bibliothèque municipale et l'institution Rossat, où Arthur jeune se rendit et fut rasé il y a bien longtemps. Mais Rimbaud reste présent dans les rues, dans le vent du Nord et dans le coeur des poètes. En mars, pour le printemps des poètes, on pouvait déposer dans la boîte aux lettes de la maison où vécut Rimbaud des «lettres à Arthur». Ces poèmes d'amateurs ont été alors accrochés avec des pinces à linge à des cordes tendues sur l'île, sur la Meuse, devant la maison Rimbaud à coté du musée. Les mots sont emportés au vent comme des drapeaux de prières tibétains, comme l'image du révolté, de celui qu'Ernest Delhaye appelait «le voyageur toqué», «Chose» ou encore «l'affreuse bête».

Pour le cent cinquantième anniversaire de sa naissance, une foule d'activités sont organisées à Charleville à l'initiative d'Alain Tourneux et de Gérard Martin, le conservateur en chef de la bibliothèque municipale, qui possède plusieurs manuscrits du poète. Le calligraphe Fanch Langöet a placé des mots évoquant Rimbaud sur chaque arche de la place ducale, un cabaret éthiopien a été organisé. Cet été, des concerts lieront Ferré à Rimbaud. Une exposition parlera de Rimbaud et des artistes qui l'ont illustré avec des manuscrits, comme Sonia Delaunay, Fernand Léger, André Masson, Henri Cartier-Bresson ou Robert Mappletorpe. Dix-sept artistes montreront une oeuvre qu'ils avaient réalisée à 17 ans, de Daniel Buren à Bernard Venet. Colloque, rétrospective de films et sans doute venue à Charleville de l'exposition bruxelloise seront aussi dans un programme copieux qu'on découvrira en téléphonant au musée Rimbaud (00.33.3.24.32.44.65), en attendant un site Internet en préparation.

Mais la grande affaire, l'événement attendu, sera l'ouverture, le 20 octobre, le jour anniversaire de la naissance d'Arthur, de la «maison Rimbaud». Un projet qu'Alain Tourneux prépare depuis des années. Le musée Rimbaud actuel est installé dans un surprenant et superbe moulin sur la Meuse. Une sorte de temple grec que le duc de Mantoue avait imaginé pour marquer un des points cardinaux de la ville. Le musée est de création récente. Il fut d'abord installé en 1954 pour le centenaire de la naissance de Rimbaud dans une chapelle, tendue de velours rouge (un comble pour un tel poète!). Ce n'est qu'il y a dix ans qu'il hérita de tout le vieux moulin où on le découvre aujourd'hui. Le musée s'est progressivement enrichi, entre autres de la collection d'Henri Matarasso. Il propose de nombreux documents (originaux et fac similé), des tableaux et des objets. Le musée est, quasi, en face de la maison où Vitalie Cuif et ses quatre enfants vécurent de 1869 à 1876 (le père militaire ne s'est jamais soucié de ses enfants et disparut un jour sans donner de nouvelles). La mère Rimbaud n'était que locataire. Elle déménagea en 1876, un an après la mort prématurée de sa file Vitalie, pour choisir un appartement plus petit. Mme Rigaux, la petite-fille du propriétaire initial, a continué à habiter cette maison jusqu'il y a quelques mois à peine. C'était elle qui faisait visiter la demeure, et surtout le premier étage, qui était celui habité par les Rimbaud. Aujourd'hui tout est vide et très délabré. Mais dans plusieurs pièces, en grattant les couches de papier peint, on retrouve celui qu'a connu Arthur. On marche dans la chambre qu'il partageait avec son frère Frédéric. On peut voir, dans la cour, l'escalier dérobé qu'il a dû si souvent dévaler dans ses fugues. Enfant, il voyageait déjà par la grâce des livres qu'il dévorait. Mais adolescent, comme le dit son biographe Claude Jeancolas, il y avait «trop de désirs bâillonnés dans Charleville, trop de nuits blanches à se rêver en compagnie des poètes parnassiens, trop d'insupportable présence de la mère Rimbe. Paris miroite comme une terre bénie et idéale». Ou alors le voilà à Charleroi, où, écrit le poète, «j'ai soupé en humant l'odeur des soupiraux d'où s'exhalaient les fumets de viandes et de volailles rôties des bonnes cuisines bourgeoises de Charleroi, puis allant grignoter au clair de lune une tablette de chocolat fumacien». Sans cesse, il revenait ensuite à la maison, ramené par sa mère, par la police, ou par la force de son portefeuille vide. Mais c'était pour repartir aussitôt, «par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, picoté par les blés, fouler l'herbe menue: rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue».

Cette maison du quai a été acquise par le musée Rimbaud, morceau par morceau. Les dernières locations se sont achevées en 2002. L'enjeu est maintenant de faire vivre ce souvenir de Rimbaud dans une grande maison totalement vide, sans le moindre objet et dans un état de ruine. Restaurer la maison serait tuer son cachet, assassiner les fantômes de Rimbaud et de sa famille. «Nous ne voulions pas reconstituer un faux bureau de Rimbaud», explique Alain Tourneux. Le bureau français A+H, après un concours, a réalisé un projet très original et moderne. Pour la maison et pour un surprenant «parcours Rimbaud», il en coûtera 1,2 million d'euros.

La maison sera laissée dans l'état où elle se trouve avec sa patine. Mais elle se transformera en la «maison des voyages», évoquant les errances et les fugues du poète. Chaque pièce sera liée à un voyage (Londres, Milan, Stuttgart, Roche, Bruxelles, Harar, Aden). A chaque fois, un système ultramoderne permettra d'opacifier à volonté les fenêtres et d'y projeter des images anciennes des voyages de Rimbaud tout en diffusant des textes et des poèmes. En transparence on verra, derrière ces images, la Meuse et les paysages des Ardennes tels qu'Arthur les avait vus. Le parcours Rimbaud, quant à lui, devrait être réalisé par étapes. Dix lieux à Charleville-Mézières seront sélectionnés, de même que dix villes où Rimbaud s'est rendu (dont Bruxelles). On installerait dans chaque endroit une plaque de bronze découpée pour faire apparaître, via le contour de la tête du poète, un écran vidéo relié par Internet avec des webcams. Une de ces plaques vidéo-caméra serait ainsi installée en permanence à Bruxelles (pourquoi pas à la place Rouppe, où eut lieu l'altercation Rimbaud-Verlaine?). Et cette borne serait reliée à son équivalent à Charleville. Les passants pourraient alors dialoguer et échanger leurs impressions. Ce grand réseau, appelé par ses concepteurs «les trous dans l'espace», serait aussi relié à Harar en Ethiopie et à Aden au Yémen. Ouverture le 10 octobre. Rimbaud et son esprit pourront alors voyager à travers le monde entier.

Le 9 novembre 1891, Rimbaud, évacué à Marseille, se meurt. Ses derniers mots écrits et connus sont pour le directeur des messageries maritimes: «je suis complètement paralysé: donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord.» Mais si Rimbaud s'est alors tu, ses poèmes ont bouleversé le monde. A Charleville, au bord de la Meuse, si calme, on retrouve un peu de l'âme d'Arthur.

© La Libre Belgique 2004

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