Livres - BD

On est dorénavant sûr, à 99 pc, qu'on a bien retrouvé le revolver avec lequel Verlaine tira sur Rimbaud. Le plus célèbre fait-divers de l'histoire de la littérature vient donc de vivre un surprenant rebondissement que raconte en détail, dans un livre passionnant, Bernard Bousmanne, médiéviste et conservateur à la Bibliothèque royale de la section des Manuscrits, commissaire il y a deux ans de l'expo sur Rimbaud au Palais des Beaux-Arts. Dans son beau bureau à côté de la salle de lecture, il nous montre le revolver. On peut le prendre en mains, faire semblant de tirer comme le fit Verlaine, il y a 150 ans. Une arme d'autant plus incroyable que les objets ayant appartenu aux deux poètes sont rarissimes et que les innombrables amoureux de Rimbaud en étaient arrivés à arracher des bouts de papier -peint à sa maison d'enfance à Charleville.

Dans son livre "Reviens, reviens cher ami, Rimbaud-Verlaine, l'affaire de Bruxelles", il raconte par le menu et de manière très vivante les liens passionnés entre Verlaine et Rimbaud, particulièrement à Bruxelles. On peut y découvrir pour la première fois, les fac-similés de tout le dossier judiciaire de Bruxelles qui a suivi le coup de feu avec les lettres intimes et les dessins retrouvés dans les poches de deux protagonistes, les rapports de police, y compris (et c'est la première fois qu'on le publie) le rapport des docteurs Semal et Vleminckx qui ont fait l'examen scandaleux de l'anatomie de Verlaine avant de conclure : "De cet examen, il résulte que P. Verlaine porte sur sa personne des traces d'habitude de pédérastie active et passive". On trouve dans ce livre, de nombreux documents inédits comme le reçu du libraire Léon Losseau pour les 400 premiers exemplaires d'"Une saison en enfer". On sait que la soeur de Rimbaud et son inénarrable mari, Paterne Berrichon avaient répandu la rumeur que Rimbaud, dans un grand geste d'autodafé, avait brûlé ces exemplaires. Mais en 1912, ils ressortaient brusquement au jour.

On peut s'étonner de voir tant d'inédits alors qu'on croyait que tout était connu sur Rimbaud, mais c'est sans doute que les experts français n'ont jamais pris la peine de chercher assez à Bruxelles.

Mais venons-en au pistolet qui est le "scoop" du livre. et rappelons d'abord les faits. Rimbaud décide de retourner à Bruxelles. C'est la troisième fois qu'il s'y rend le 9 juillet 1873 (il avait fui à Bruxelles en octobre 1870 et en septembre 1872 avec Verlaine déjà). Il y rejoint Verlaine et sa mère. Ils sont descendus à "L'hôtel de ville de Courtrai", rue des Brasseurs. Le lendemain s'est passé en palabres, en discussions, en disputes, le tout entrecoupé de nombreuses haltes dans des cafés. Verlaine s'est enivré et a bu "outre mesure". Rimbaud voulait partir et rejoindre Paris. Verlaine s'emporte, crie, trépigne, menace, rien n'y fait. Non seulement Rimbaud va l'abandonner, mais surtout, s'il se rend à Paris, c'en est fini des espoirs de réconciliation avec Mathilde. Le 10 juillet à 9 h, Verlaine se rend chez l'armurier Montigny, dans les galeries Saint-Hubert. Il achète un pistolet de sept millimètres à six coups, contenu dans une gaine en cuir verni et une boîte de cinquante cartouches, puis passe le restant de la matinée à boire dans des bistrots enfumés aux tables de marbre couvertes de bocks. Vers midi, il retourne à l'hôtel, complètement ivre. Il montre son arme à Rimbaud : "Qu'est-ce que tu comptes en faire ? "C'est pour toi, c'est pour moi, c'est pour tout le monde". Les discussions reprennent. Dans sa chambre d'abord, à la maison des Brasseurs, un café de la Grand-Place ensuite. De retour dans leur chambre d'hôtel, Verlaine n'en peut plus. Il ferme la porte à clef et tire sur Rimbaud en criant : "Voilà pour toi puisque tu pars". Une première balle blesse Arthur au poignet, une seconde va se loger dans le plancher. La détonation et la vue du sang ont rapidement dessoûlé Verlaine qui réalise la gravité de son geste. Il s'écroule sur le lit en tendant le revolver à Rimbaud pour qu'il le lui décharge dans la tempe. De sordide, l'épisode devient presque pathétique. Peu à peu, tout le monde se calme. Le trio se rend à l'hôpital St-Jean, situé à vingt minutes à pied. Personne n'a songé à confisquer le revolver. Deux heures plus tard, Rimbaud soigné, ils retournent à la "Ville de Courtrai". Arthur veut s'en aller immédiatement. Elisa Verlaine consent à lui donner l'argent du voyage. Ils partent à deux vers la gare du Midi, suivis par un Verlaine hagard. Arrivé à la place Rouppe, Verlaine s'agite, rejoint Rimbaud qui marche quelques pas devant lui et fait mine de prendre son arme. Rimbaud prend peur et se réfugie chez un agent de faction. Tout le monde est amené au poste. Dans l'attente d'un interrogatoire plus formel par un juge, Verlaine est écroué à l'Amigo, lieu de détention provisoire, derrière l'hôtel de Ville. Le lendemain, le juge Théodore t'Serstevens, saisi de l'affaire, décide de le transférer à la prison des Petits Carmes "sous prévention de blessures faites au moyen d'une arme à feu sur la personne du sieur Rimbaud, Arthur". Début août, Verlaine passe devant la sixième chambre du tribunal correctionnel. On l'accuse aussi de "moeurs immorales", de son attitude à l'égard de son épouse Mathilde et de l'abandon de son fils. Et de manière à peine voilée de sa participation à la Commune. La sentence est terrible, Verlaine est condamné à deux ans de réclusion à la prison de Mons. Rimbaud va à Roches terminer son "livre païen" : "Une saison en enfer". Ils ne se reverront plus. Rimbaud partira pour l'Abyssinie et Verlaine terminera sa vie en clochard, errant dans le Quartier latin, vieux faune taciturne, songeur et renfrogné.

On avait cru que le revolver saisi à cette occasion avait disparu depuis lors, revendu par l'administration judiciaire. Mais coup de théâtre, il est réapparu. Son propriétaire, Jacques Ruth, grand collectionneur d'armes, ne se doutait pas de l'importance de cet objet jusqu'au jour où coup sur coup, il voit le film sur Rimbaud, "Eclipse totale" avec Leonardo Di Caprio et visite l'expo Rimbaud organisée par Bernard Bousmanne. Il lui explique qu'il possède un six coups dont toutes les caractéristiques concordent avec celui du rapport de police. Depuis lors, des analyses balistiques fouillées ont démontré que l'impact d'une cartouche tirée par ce revolver "collait" exactement avec la blessure de Rimbaud. Mais comment a-t-il pu réapparaître ? En 1920, l'armurier Montigny, installé à la galerie Saint-Hubert, transmet son commerce à un certain Christophe qui revend ensuite l'affaire à Charles Chaudron. A la fin des années 70, la famille Chaudron ferme son magasin et offre à Jacques Ruth, en cadeau pour son aide dans l'inventaire du magasin, "ce revolver, qui est celui de Verlaine", lui dit-on.

Les dates, les caractéristiques de l'arme, tout indique que c'est bien celle de Verlaine. L'argument décisif serait de pouvoir remettre la main sur le registre des ventes d'armes de l'armurier Pontigny et d'y vérifier que l'arme qu'on a retrouvée est bien celle qui fut vendue le bon jour à Verlaine. Mais ce registre fut saisi dans les années 80 par la police de Liège dans le cadre d'un crime et il semble quasi impossible de le trouver dans les caves du palais de justice car il n'est pas référencé !

"Reviens, reviens, cher ami. Rimbaud-Verlaine, l'affaire de Bruxelles", par Bernard Bousmanne chez Calmann-Levy, 170 pp., env. : 35 euros.

© La Libre Belgique 2006