Livres - BD

100 rencontres à Bruxelles avec des écrivains pour le Festival Passa Porta. Caroline Lamarche y sera.

Le week-end prochain, tout Bruxelles fera la fête aux livres et aux écrivains. Le festival Passa Porta, ce sont 100 auteurs de tous les pays qui seront là pour 100 rencontres de tous types avec leur public, avec les amoureux de la littérature (programme sur passaportafestival.be). Depuis Paul Auster qui devait ouvrir le festival à Bozar vendredi soir mais à dû annuler pour raison de santé, remplacé par une soirée sur la relation entre littérature et politique avec la Turque Ece Temelkuran, la Franco-Iranienne Négar Djavadi et le Colombien Juan Gabriel Vásquez, jusqu'à Annie Ernaux qui le clôturera dimanche, à Bozar, avec une lecture de ses textes par Virginie Efira.

Caroline Lamarche est parmi les écrivains invités à l’occasion de la sortie de son nouveau et magnifique roman « Dans la maison un grand cerf », superbe méditation littéraire sur l’amour d’un père, l’amour, l’art, l’amitié, le livre (lire ci-contre). Elle nous parle, en prélude au festival, de l’importance de la littérature, de l’art et de Bruxelles.

Vous participez à deux événements. D’abord, une visite samedi à 14h30 de la belle exposition BXL Universel à la Centrale.

J’ai écrit un texte pour le catalogue. Bruxelles, le sujet de l’expo, est, dit-on parfois, un chaos, mais c’est alors un chaos visité par beaucoup d’artistes venus de partout, c’est un lieu de culture incomparable, une ville inclassable, outsider comme peut l’être parfois cet art outsider. C’est un chaos foisonnant, plein de liberté, où pèse bien moins qu’ailleurs le poids oppressant d’un lourd patrimoine ancien. C’est de cela aussi que parle cette expo conçue par Carine Fol.

Passa Porta est important ?

Le lieu comme le festival. A Passa Porta, on présente des écrivains en français, néerlandais, anglais. C’est important car en Belgique la frontière linguistique reste encore souvent plus étanche que toutes les frontières européennes. C’est la richesse d’un tel lieu de faire tomber les frontières.

Aujourd’hui, enfin, les grands auteurs flamands (Lanoye, Hertmans, etc.) sont connus au sud du pays.

C’est tant mieux. Mais ne nous faisons pas oublier, nous écrivains francophones belges, ne soyons pas pris en sandwich entre la France et la littérature flamande.

Votre serez aussi dimanche à 15h à la librairie Tropismes, pour un dialogue avec Alain Berenboom qui vient de publier « Hong Kong Blues ». Duo étonnant ?

Nos romans sont totalement différents et notre dialogue sera atypique et décalé mais j’aime beaucoup ses livres et son érudition et humour magnifiques.

Parler à Tropismes est une manière d’aller au coeur de votre livre qui raconte-entre autres- le destin si beau puis si tragique de Bertrand de la librairie d’art Saint-Hubert dans la Galerie du Roi, près de Tropismes ?

Depuis la publication de mon livre il y a un nouvel et triste épisode : les décors en bois historiques de la librairie ont été arrachés.

Vous écrivez qu’on se mobilise pour sauver des banques qui de toute manière resteront mais pas pour sauver des librairies comme celle-là.

Il faudrait une exception culturelle pour de tels lieux qui leur donnerait accès à des loyers réduits. Si demain d’autres librairies –comme Tropismes- devaient disparaître, c’est moi-même qui disparaitrait, n’étant pas dans la littérature main stream.

Il est réconfortant qu’un festival littéraire rencontre un grand succès.

Je le constatais en animant des ateliers d’écriture qui rencontrent sans cesse plus de succès. Face à l’atomisation et à la désincarnation du monde, les gens trouvent dans l’écriture un miroir de leur identité et de leurs émotions les plus fortes. C’est comme dans l’art. La littérature peut nous sauver d’une espèce de découragement devant la situation de la planète et l’idée de la disparition possible de l’homme. Certes, il ne s’est jamais autant montré et mis en scène dans ses selfies et Iphone, mais si dorénavant l’homme montre tout, il ne dit rien. La littérature au contraire, dit tout en ne montrant rien. L’art reste une résistance, un rempart.

Un festival est aussi une manière de se retrouver entre amoureux des livres, loin du monde virtuel.

On voit bien alors, qu’il y a des communautés de lecteurs, comme des familles. Je le vois aussi en allant admirer les chefs d’œuvre du cinéma à la Cinémathèque (pour 4 euros !), et on y voit toutes les générations mêlées parmi le public.

Votre roman est aussi un hommage d’une grande sensibilité à l’art de Berlinde De Bruyckere.

Je l’ai rencontrée et appris à aimer ses oeuvres grâce au libraire Bertrand Niaudet de la librairie Saint Hubert qui l’avait exposée. Cela montre l’importance d’une librairie et de Bruxelles comme trait d’union.

Festival Passa Porta du 24 au 26 mars. Infos : www.passaportafestival.be


Dans la maison un grand cerf

Le nouveau roman de Caroline Lamarche, « Dans la maison un grand cerf », est une superbe méditation littéraire sur des événements de sa propre vie. Par le miracle de l’écriture, ce qu’elle dit résonne fortement en nous : de l’amour et la mort d’un père, de ses amours avec M., de la rencontre avec le si lumineux libraire Bertrand de la librairie Saint-Hubert et de celle avec la sculptrice Berlinde De Bruyckere.

Caroline Lamarche se souvient avoir grandi à côté d’un père qu’elle adorait même si un jour elle apprit qu’elle n’était pas son enfant préférée ce qui l’amena, écrit-elle, à comprendre qu’elle ne serait alors la préférée de personne. Elle évoque le choc de la mort du père, son choix concomitant d’entamer une liaison de 9 ans avec M., le surgissement de sifflements incessants à l’oreille quand M. la quitta. Puis ce fut, comme une consolation, la rencontre avec ce libraire au raffinement intellectuel incomparable, qui invitait des artistes comme Berlinde De Bruyckere à exposer dans sa librairie. Acculé par les difficultés budgétaires, il se pendit.

Entre tous ces éléments d’apparence disparate, il y a des liens mystérieux et pourtant d’une clarté évidente, comme une musique de l’inconscient, une variation sur un thème. Un des fils qui relie ces moments est le cerf que le père évoquait et qu’on retrouve dans le mythe de Saint Hubert comme dans les sculptures saisissantes de Berlinde De Bruyckere qui soigne ces défunts merveilleux.

La lecture de ce roman éveille bien des émotions et des sensations. Le livre est aussi un hommage à une librairie d’exception, à un homme de culture et à une artiste bouleversante.

G.Dt

Dans la maison un grand cerf, Caroline Lamarche, Gallimard, 131 pp., env. 12,50 euros