Castro, l'infidèle bonapartiste

Olivier Mouton Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Symbole de la résistance à l'impérialisme américain pour les uns, dictateur à la fois grotesque et sanguinaire pour les autres, le Cubain Fidel Castro est l'une des dernières figures fortes issues de la guerre froide. Personnalité complexe, ce révolutionnaire exalté a imposé à La Havane un chemin pour le moins tourmenté vers le communisme. L'île est devenue au fil des années un laboratoire, dont les expérimentations se sont poursuivies après la chute du mur de Berlin. Âgé de 77 ans, ce dinosaure longtemps indéboulonnable montre aujourd'hui des signes de fébrilité. Il vient de mener une féroce campagne de répression contre une opposition structurée, dénoncée dans le monde entier. «L'infidèle» est seul, tourmenté...

Littéralement habité par le pouvoir, l'homme ne quittera pas la tête de son pays si on ne l'y pousse pas. Et il faudra de longues années au pays pour se débarrasser de la couche de mensonges accumulée. Telle est la conclusion de l'époustouflante biographie rédigée par Serge Raffy. Ce journaliste, qui fut rédacteur en chef de «Elle» et rédacteur en chef adjoint du «Nouvel Observateur», propose une plongée en apnée dans l'univers paranoïaque du «Comandante», un voyage à travers un siècle d'histoire d'une terre devenue stratégique bien malgré elle.

UN HOMME CAMÉLÉON

Le livre s'ouvre sur les jeunes années de Fidel, sur sa frustration de ne pas avoir été baptisé comme tout le monde et sur la genèse de ses confrontations avec son père, don Angel, grand propriétaire terrien et partisan de Fulgencio Batista. Seule obsession du patriarche de la famille? Sauver son bien du péril rouge. Fidel, lui, est un adolescent taciturne, dont l'intelligence exceptionnelle n'a d'équivalent qu'une rancune phénoménale. Il en veut à la terre entière. Ses camarades de classe le surnomment «El Loco» : le fou. Déjà, le futur maître absolu de Cuba est un caméléon, un mystique, un homme prêt à tout pour arriver à ses fins. Envoyé chez les jésuites, il se transforme en Christ. Arrivé à l'université, il s'engage dans la politique. Mais son parcours et tout sauf linéaire. Opportuniste en diable, Fidel Castro ne cesse de dérouter et - déjà - d'écarter de sa route tout qui pourrait être encombrant dans sa quête du pouvoir. Il est membre du Parti orthodoxe et soutient la candidature de son chef, Eddy Chibas, à la présidentielle de 1948. Pour la forme. Car il a déjà de l'ambition à revendre, réalise un grand coup en ramenant la «cloche de l'indépendance» de Manzanillo à La Havane. Ce nationaliste va virer à gauche.

Ses amours, aussi, sont révolutionnaires. Le récit de Serge Baffy est entraînant. La vie de son modèle est, il est vrai, romantique à souhait. L'auteur dévoile les premières rencontres de Castro avec les envoyés de Moscou en 1948, son emprisonnement, ses multiples bravoures des années cinquante pour arriver à l'invraisemblable pari de l'hiver 1956, quand il débarque à Cuba avec une centaine d'hommes en provenance du Mexique. Rescapé par miracle, il prépare sa prise de pouvoir avec les «barbus», dont le «Che» Guevara, dans les maquis de l'est. Stratège brillant, communicateur étourdissant, ce jeune fougueux est aussi autoritaire et égocentrique. Il a des traits d'un Bonaparte inspiré par le marxisme-léninisme, démontre son biographe. Après avoir caché ses intentions profondes, Fidel Castro devient, très vite après son arrivée au pouvoir, un clone de Staline.

UN TON INTRANSIGEANT

Facile à lire tout en étant rigoureux, cet ouvrage adopte un ton intransigeant à l'égard du maître absolu de La Havane. Dans sa postface, Serge Baffy tient d'ailleurs à remercier Fidel Castro d'avoir... refusé de le rencontrer. Car l'homme est un manipulateur rusé, ayant «mis en boîte» quantité d'observateurs tout au long de son règne. De nombreux opposants au régime ont, par contre, alimenté sa plume corrosive.

Cette biographie revisite également des pages incontournables de l'histoire du XXe siècle: l'invasion manquée de la Baie des cochons, la crise des missiles, l'assassinat de Kennedy... Avec, au détour de chaque scène, le profil troublant d'un homme ayant inauguré à Cuba un style d'un genre nouveau: l'irréalisme tragique.

© La Libre Belgique 2003

Olivier Mouton

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