Cuba si, Castro no

Gérald Papy Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

C’est "un hasard", dit Eduardo Manet, si "La maîtresse du commandant Castro", le dernier livre de l’auteur franco-cubain, sort au moment où Fidel Castro, son personnage principal faute d’être son héros, se retire de l’avant-scène du pouvoir, au crépuscule de sa vie. Aux dix-huit mois que son éditeur lui avait accordés pour écrire ce récit, Eduardo Manet en a ajouté quelques-uns.

"Il y a quatre ans, je me suis souvenu d’une dame qui m’avait raconté qu’elle avait été, à 17 ans, la maîtresse de Fidel Castro. Cinq personnes seulement étaient dans la confidence", susurre Eduardo Manet, tel un enfant émerveillé. "Elle avait lu un de mes livres, L’amour et l’exil. Et comme c’était une histoire d’amour, elle m’a dit : Je pense que tu es l’homme qui peut comprendre mon histoire d’amour. Quand j’en ai parlé au directeur de Laffont, il m’a dit : Ah ! La maîtresse du commandant Castro. Après la maîtresse du lieutenant français. Le projet était lancé. Mais j’ai mis trois ans et demi pour l’écrire."

Grand bien lui fit; Eduardo Manet nous livre un roman savoureux, une histoire d’amour qui passe du grand romantisme latin à l’arbitraire le plus machiste (et tout aussi latin).

L’héroïne est issue d’une grande famille aristocratique cubaine qui n’est pas insensible tout de même à un certain progressisme sous couvert d’une quête d’exotisme et d’excentricité, s’éprend à la fois de la révolution de 1959 et de celui qui n’est pas encore son Lider Maximo. Elle le suit dans la Sierra Maestra, abandonne la guérilla pour devenir son amante à disposition. Mais quand sonne l’heure de la victoire, l’heure de la fuite du dictateur Battista, l’Histoire confisque Fidel Castro et balaye cette idylle passionnée mais improbable.

La fiancée du commandant Castro, négligée par son amant, déçue par son maître en politique que l’aveuglement du voisin américain radicalise et précipite dans les bras de l’Union soviétique, choisit alors l’exil. La Suède l’accueille, la réconcilie avec l’amour, l’éloigne des soubresauts de l’aventure castriste. Mais l’histoire la rattrapera à travers sa grande amie d’enfance et compagne de guérilla qu’elle retrouvera à Paris.

HOMME NOUVEAU ?

Ce récit est aussi celui d’Eduardo Manet. "Révolutionnaire avant la révolution", il a suivi les frères Castro, qu’il avait connus à l’université de La Havane. Il est devenu membre de la nomenklatura. Directeur du Théâtre national, le voilà voyageant à l’étranger, rencontrant d’autres apparatchiks des pays frères de l’Europe de l’Est. Il s’effraye de leur dogmatisme, de "leur cynisme total". "Je voyais que Cuba pouvait devenir comme ces pays. Quand les chars russes sont entrés à Prague, en 1968, j’étais en pourparlers pour présenter une pièce à Paris. Une chance. J’ai pu obtenir un permis de sortie de six mois. Et les six mois se sont transformés en plusieurs années. Il y avait trois solutions : quitter le pays, rester et fermer la bouche, devenir opposant et finir en prison. Je n’avais aucune envie de finir en prison et de fermer la bouche".

Eduardo Manet est son héroïne, partagée entre Cuba et l’Europe, entre la nostalgie de la terre natale et le bonheur et la sécurité de l’exil. "Oui, ce sont mes expériences d’exil." Dans l’aventure de son héroïne, l’auteur de "La maîtresse du commandant Castro" transpose surtout son rapport personnel à la révolution cubaine : passion et désillusion, sans haine. " Dans la sierra, le Che (le compagnon de route de Fidel Castro, NdlR) n’en finissait pas de nous décrire l’Homme nouveau forgé par la Révolution. Qu’il sorte de sa tombe et vienne voir tous ces petits mecs prêts à vendre leur cul pour un Levi’s, ou les camarades du Parti qui négocient une place derrière un bureau. Sans oublier les présidentes des comités de défense de quartier qui s’arrangent pour savoir avant leurs voisines quand arriveront l’huile, les savonnettes ou l’alcool dans les magasins du coin. Ce sont des mères de famille, après tout, et la défense du quartier commence par chez soi, non ? ", fait dire l’auteur à l’amie de son héroïne, devenue agent secret de la révolution. Histoire d’une double désillusion.

Gérald Papy