Livres - BD

En fiction, le tueur en série a la cote, on pourrait presque écrire qu’il est à la mode. En littérature, le genre policier a le vent en poupe, à la télévision, on n’a jamais vu autant de séries avec meurtres à la clef… dans la réalité, les drames récents d’Oslo ou de l’école du Connecticut ont fait frémir d’effroi des millions de personnes. Alors que l’on vit une époque en paix, “mille fois plus douce qu’il y a un siècle”, explique Fanny Taillandier, “il y a une immense fascination pour le fait de tuer apparemment sans raison”. Serait-ce une caractéristique inhérente à l’humain que de rechercher sans cesse le mal, l’ombre et la violence qui résident en chacun de nous ? Aux yeux de la jeune romancière, professeur de lettres dans un lycée, “il y a une sorte d’hypocrisie. La loi dans notre société est faite pour favoriser le respect et on nous répète que l’on vit dans un monde où la morale a progressé, un monde plus évolué que d’autres parties de la planète, mais en vérité, on s’aperçoit que l’on ne parvient pas à éradiquer le mal.

Si l’idée de se glisser dans la peau du méchant n’est pas nouvelle – comme en témoigne le récent roman de Marc Dugain “L’Avenue des géants” (Gallimard) ou même la série “Dexter” poussant le concept jusqu’à susciter des sentiments de compassion au téléspectateur –, Fanny Taillandier questionne la société contemporaine grâce à ce récit à la première personne, “Les confessions du monstre”. “En général, on cherche à excuser ou au moins à expliquer les faits par des traumatismes”, remarque la romancière. Mais on se retrouve désarçonné quand un jeune homme “bien sous tous rapports” se met à tuer ses parents et des inconnus sans raison apparente. Dans le cas de ce “monstre”, c’est une tentative d’individualisation par peur de s’engluer dans la masse populaire uniforme et insignifiante qui le pousse à “passer à l’acte” et permet à Fanny Taillandier de dresser le portrait d’une “Banlieue” standardisée et d’une société de consommation où règne le marketing, le mensonge, l’artificiel. “Depuis la révolution de l’économie, le trust traite tout de manière virtuelle et donc de manière uniforme. Le personnage est le résultat de toutes les politiques qu’il y a eu entre sa naissance en 1981 et l’âge adulte. Il n’a pas d’histoire, il n’a pas d’âme, pas d’intériorité, c’est un pur produit de la société. Si l’on devait créer un homme répondant à tous les critères mis en place, ce serait lui. Sauf qu’il se rend compte que cela ne fonctionne pas”, explique la romancière.

Produit de série

Partage-t-elle l’idée de son personnage, à savoir que nous sommes tous “les pantins du système ?” “Si on va dans un supermarché le samedi avec tous ces gens qui agissent comme des moutons, on pourrait le penser. Mais ces hommes et ces femmes ont une vie importante à leurs yeux. En revanche, si on arrête de se remettre en question et de réfléchir aux raisons de vivre à tel endroit, de percevoir un salaire… cela peut devenir mécanique et on peut être réduit à cela.” Si le “monstre” a sans doute une part de folie, il a aussi été conditionné par son environnement. “Il y a un usage du langage, notamment en marketing, qui ne correspond pas à la réalité des faits. Dans les gares, une voix douce et triomphante énonce en permanence toute une série d’interdits de manière très positive, par exemple. Au-delà des euphémismes comme ‘restructuration’ pour parler de licenciement, ‘expansion’ pour dire qu’on va assommer la concurrence ou ‘fin de vie’ pour évoquer la mort, le langage de notre époque est un langage qui refuse de communiquer directement avec la réalité. Il y a là quelque chose de dangereux, plus dangereux peut-être qu’être un pantin de la société. Aux yeux du monstre, là est la source de la manipulation.

Les confessions du monstre, Fanny Taillandier, 250 pp., env. 17 €.

© La Libre Belgique 2013